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  • Didier Rance

John Bradburne


John Bradburne, un mystique?

Le point d‘interrogation peut sembler superflu, mais ce terme a tant d’acceptions, du mystère de Dieu à la mystification (un site vous propose un test raide pour savoir si vous l’êtes) qu’il faut être prudent. Le Larousse, peut-il nous aider : « Mysticisme, mystique, n.f. : Doctrine religieuse selon laquelle l'homme peut communiquer directement et personnellement avec Dieu ; mystique, n.m. celui ont les idées, les attitudes sont empreintes de mysticisme ». Mais le peu que je sais de la mystique chrétienne dit le contraire : mystique n’est pas l’homme qui communique avec Dieu, mais celui avec qui Dieu communique. Il y a communication dans les deux cas, mais savoir qui qui en prend l’initiative est capital. Cela dit, j’ai trouvé ce mot chez nombre de ceux qui ont rencontré ou découvert John Bradburne. Jean Vanier l’utilise dans sa préface du livre, où le terme se retrouve 3. On le trouve aussi dans nombre de travaux consacrés à lui, mais ce n’est pas une preuve. La discussion qui suivra nous permettra, je l’espère, d’avancer.

Pour commencer, un bref résumé de sa vie. John Bradburne (je l’appellerai désormais John, il n’y a guère de jour où je ne m’intéresse pas à lui) est né entre le Paradis et le Golgotha – c’est à la fois une image de son parcours, enfance heureuse, errances, et pour finir montée au calvaire. Mais c’est aussi la réalité : le village où il naît en 1921 dans le nord de l’Angleterre est situé entre un cours d’eau qui s’appelle l’Eden et une montagne qui porte de nom de Cross Fell – « Mont de la Croix » ! La famille est de vieille noblesse, mais son père un modeste ecclésiastique anglican. Le petit John, pas particulièrement religieux, passe une partie de sa jeunesse dans les arbres. Héros malgré lui de la seconde guerre mondiale, il est en 1942 un des rares rescapés de l’effondrement anglais en Malaisie puis combats avec les légendaires Chindits en Birmanie. Démobilisé en 1945, une quête religieuse le conduit en 1947 dans l’Eglise catholique, tandis qu’il goûte dans le quart de siècle qui suit de tous les métiers - une soixantaine, de bucheron à enseignant, de maçon à musicien de rue, d’employé de morgue à sacristain, de croque-mort à présentateur de télévision ou inspecteur d’écoles etc., et même SDF. Il frappe aussi cinq fois à la porte de monastères et couvents et il est plusieurs fois ermite. Il se nomme lui-même « vagabond de Dieu » ; il traverse trois fois l’Europe, surtout à pied et en auto-stop, dans l’espoir de se rendre en terre Sainte, vit un an entier dans la tribune d’orgue d’une église en Campanie. Partout où il passe, il sème la joie de vivre, et laisse des souvenirs impérissables.

Mais le rêve d’être ermite à temps plein le poursuit, et en 1962, il écrit à John Dove, son plus proche ami, devenu missionnaire en Afrique : “Trouve moi une grotte dans un endroit perdu sur ce continent”. Il débarque dans ce qui est encore la Rhodésie, mais en fait de grotte on l’envoie comme volontaire de mission en mission. Il y multiplie les gaffes et vit quelque temps sous un réservoir dans la brousse, puis dans un poulailler au milieu des volailles. Dans ce pays marqué par un apartheid, il sympathise avec les Noirs comme avec les Blancs, et tout autant avec le monde animal.

Un épisode, parmi d’autres, montre bien sa recherche de Dieu et sa relation avec Lui. En 1968, John, revenu pour quelques mois en Europe, toujours sans un sou, réussit à traverser l’Europe en train, stop et bateau jusqu’à la Terre Sainte. Une fois arrivé, il court à Jérusalem et au Mur des Lamentations et chante sept fois les Lamentations de Jérémie mises en musique par Couperin ; son idée : au cas où Jésus voudrait se servir se son chant pour reconstruire le Temple et être reconnu comme roi par le peuple juif, il se devait de le faire… Rien ne se passe. John en conclue que Jésus a d’autres projets et repart aussitôt, cette fois sur un bateau au milieu d’un troupeau de moutons. Il ne sera resté que 48 heures en Terre Sainte…

En 1969, il découvre les lépreux de Mtemwa. Il est révulsé par ce qu’il voit mais décide de rester vivre avec eux. Miracle : ce mouroir devient une oasis de paix, de joie et de foi, alors que la guerre civile s’installe en Rhodésie, entre les Européens de Ian Smith qui veulent conserver leurs privilèges et les guérilleros africains de Robert Mugabe qui veulent le pouvoir et instaurer le marxisme. En 1973, John est chassé de Mtemwa par ceux qui l‘ont recruté et vit dans l’hiver austral sous une tente sur le Mt Chigona. Il peut ensuite revenir vivre avec les lépreux, mais la guerre arrive dans la région, redoublant vite de violence et d’atrocités des deux côtés. John et Luisa Guidotti, consacrée et médecin italienne qui vient chaque semaine soigner les lépreux à Mtemwa, seuls Européens encore en brousse, sont menacés de mort par les deux camps et les lépreux le sont aussi, par ceux qui lorgnent sur les terres du Centre. Deux mois après que son amie Luisa Guidotti ait été tuée par les hommes de Smith (son procès de béatification est bien avancé), John est enlevé par la guérilla, en septembre 1979, jugé par un « tribunal révolutionnaire », acquitté mais exécuté parce qu’il ne veut pas abandonner les lépreux. Des miracles nombreux semblent aussitôt se produire.

Poésie et mystique

Nous connaissons John par des témoignages, par ses lettres mais aussi, de l’intérieur, par sa poésie. Il semble être en effet le poète le plus prolixe de la langue anglaise au XXe siècle voire de tous les temps: plus de 200000 vers (on continue à en retrouver) : un seul de ses poèmes est plus long que lade Victor Hugo - de la poésie traditionnelle avec toutes les contraintes sévères de la métrique anglaise, écrits souvent sans une rature – au texte souvent complexe et difficilement traduisible (je m’y suis risqué dans pour une vingtaine de poèmes traduits en alexandrins français avec l’original anglais en exergue). Si tout n’est de la même eau (il lui arrive de rimailler), c’est un virtuose des formes et de la musique. The face of The Son as the sun there shone… »). En fait, John n’écrit pas des poèmes, il respire la poésie (même dans son courrier). Les considérations triviales ou humoristiques s’y mêlent à des fulgurations sur la beauté théophanique d’un visage de lépreux ou à une réflexion sur le mystère trinitaire – ainsi ce court poème :

Avec la Trinité j’étais aux prises

Jusqu’à ce que saint Augustin me dise :

« Arrête-toi ! Le mystère divin

Est bien plus vaste que l’esprit humain ».

M’en tenir au bon conseil du Docteur

Et me faire un thé, ce fut enchanteur.

Mais surtout, et c’est pourquoi j’en parle, cette poésie est essentiellement religieuse. Plus encore, comme c’est son entrée dans l’Eglise catholique qui, littéralement, ouvre le robinet poétique en lui, on ne peut esquiver pour lui la question de la relation entre mystique et poésie. Celle-ci a fait couler des fleuves d’encre et je m’en tiendrais à quelques banalités. Mystique set poésie sont toutes deux concrètes mais obscures (pour reprendre une image de Claudel, de l’ordre de l’anima face à l’animus, la pensée raisonnante, abstraite mais claire). Mais la poésie vise des formes, les réalités de ce monde assumées par la beauté, tandis que la mystique fait entrer par grâce dans une relation avec Celui qui est au-delà de toute forme et réalité de ce monde dont il est le Créateur et le Sauveur. Et si l’analogie de l’être permet de parler de l’expérience fruitive de Dieu avec des mots, ceux-ci ne peuvent au mieux qu’en saisir l’écorce, pas en faire goûter le contenu. Le mystique poète doit donc en général être mystique puis poète. Peut-il être les deux en même temps ? Cela a été discuté discuter pour un St Ephrem ou un St Jean de la Croix.

Et John ? Sa poésie est-elle reflet postérieur voire concomitant aux grâces, mystiques ou non, reçues ? Avant d’examiner la question nous pouvons donner une première réponse générale : oui, chez John sa vie de foi et sa vie poétique sont unes, ; à vrai dire, il ne développe dans ses poèmes « qu’un seul thème, le plus profond de tous : la nature du Dieu trinitaire, comme elle se manifeste en Jésus, né de Marie... Il se tient aussi près qu'il le peut de la divinité, à travers la figure de Marie… De ce thème proviennent tous les autres, plan de Dieu dans l’histoire humaine, Salut, amour, mission… » (David Crystal).

Je vais bien sûr me concentrer ce soir sur la façon dont John vit et exprime sa foi avec Dieu Un et trine et avec la Vierge Marie, peut-être jusqu’à l’expérience mystique, mais d’abord quelques mots sur d’autres dimensions de sa poésie qui peuvent témoigner d’une expérience religieuse voire mystique. Je devrais commencer par sa vie avec les lépreux mais elle est si indissociable de sa vie avec Dieu que je la garde pour plus tard, et m’en tiens à une autre dimension : la nature.

Les poèmes de ce peintre en mots de la nature ont de quoi remplir plus d’un volume. Ils révèlent un observateur attentif, curieux, inventif, passant souvent de l’observation fine au jeu de mots ; les paysages sont pour lui aussi des états d’âme, le plus souvent religieux, qui le poussent à la louange de l’Auteur de la nature. C’est dans sa relation à l’arbre et à la montagne qu’il se montre le plus original. Loin de s’éteindre, la passion pour les hauteurs de l’enfant ou du soldat vivant dans les arbres en pleine guerre se poursuit quand il vit avec les lépreux, sous la forme de montée quotidienne pour y prier au Mt Chigona qui domine de 250 mètres le Centre. Il est non moins attentif à la dimension cosmique de la nature : la nuit étoilée l’inspire et il voit la Voie lactée comme les pèlerins médiévaux– un immense pèlerinage vers le Paradis.

Mais le plus impressionnant est sa relation privilégiée avec le monde animal, résolument spirituelle. Ainsi l’aigle (il en adopte un) est pour lui à la fois celui qu’il observe concrètement, le messager du divin des Shona et celui des Psaumes et de l’Évangéliste. Quant aux abeilles, il n’est pas exagéré de parler d’amitié spirituelle : « Il semble bien qu’une joie réciproque / Est partagée entre ces abeilles et ce garçon stupide ». Leur relation dure toute sa vie… et même au-delà. Pour n’en donner qu’un épisode, il vit durant des mois avec plus de 50 000 abeilles dans sa cellule… Elle nous vaut une œuvre d’une richesse exceptionnelle : il leur consacre des centaines de vers – plus encore que Virgile (qu’il connait et admire), somme poétique et somme théologique qui s’inscrit dans une longue tradition chrétienne, surtout franciscaine : au plan visible, St François d’Assise fait mettre du vin et du miel dehors pour les abeilles, John est attentif à ce qu’elles ne manquent pas d’eau ; St François voit une ruche se former dans sa cellule dans un bol, et John de même dans la sienne, entre ses jambes sous sa table. Mais, surtout, comme Dieu parle à François à travers ses créatures (le Cantique) il parle à John à travers les abeilles, le tout tricoté dans des poèmes, par exemple celui-ci :

Des abeilles la ruche est un être parfait,

Et un de leurs essaims au Ciel est comparable…

Une ruche est semblable au monde d’une Reine

Qui règne avec le Christ parmi la Trinité,

Qui tous les bienveillants maintient en joie pérenne.

Des abeilles la ruche est un tout merveilleux :

Elle aime le soleil, rien ici-bas de mieux.

Pouvons-nous utiliser ici à bon escient le terme mystique ? A travers des témoignages que j’ai recueillis, je suis convaincu que cette relation de John avec les abeilles était une expression de sa vie avec Dieu. En voici un : Colin Carr, un jeune enseignant, frappe un jour à la porte de la cellule de John et entre. Celui-ci est en train d’écrire silencieusement un poème. Carr s’assoie sur le lit sans façon mais soudain découvre qu’ils ne sont pas seuls dans la pièce ! près d’un mètre d’abeilles sous le plafond ! Son hôte lui explique alors qu’elles sont ses invitées, et ajoute qu’elles seront polies envers Colin tant que lui le sera envers elles. Ce dernier lui demande si elles l’ont jamais piqué :« Oui, mais seulement involontairement, lorsqu’un bourdon arrive et que voulant s’en débarrasser elles s’excitent, mais ce n’est pas grave ». Une fois parti, Colin Carr se dit qu’il vient de vivre une sorte de miracle : il n’a pas éprouvé la moindre peur des abeilles : « J’ai été au moins de façon temporaire un résident de ce royaume de paix où le loup est allongé à côté de l’agneau ». Il deviendra dominicain.

Cette relation religieuse avec la nature existe aussi pour la musique et un travail similaire serait ici à faire. Je me contenterai d’un texte de lui : « Nous sommes mortels, oui, mais il a une promesse d’immortalité ; nous sommes des pèlerins, mais notre Terre Natale est en vue, donc nos cœurs peuvent se réjouir tandis que nous voyageons... On peut trouver cette ambiance parmi les œuvres de certains grands compositeurs, surtout chez Bach, mais son expression la plus complète est le plain-chant de l’Église, le grégorien. L’Esprit Saint est le compositeur de ce chant, car toute la liturgie est le travail de son inspiration directe. Et l’Église du Christ – le corps mystique du Fils – est celle qui chante ».

L’itinéraire « mystique » de John Bradburne

Pour poser la question de la réalité de l’expérience mystique de Dieu chez John, voyons maintenant comment cela commence. C’est en 1942, à l’initiative de Dieu. Les circonstances valent la peine d’être précisées. Après l’écrasement de l’armée anglaise de Malaisie, John, jeune sous-lieutenant de 20 ans fuit avec le capitaine Hart depuis un mois dans la jungle malaise quand il est frappé par un paludisme cérébral - à l’issue généralement fatale s’il n’est pas traité à temps. Et voici qu’un soir, alors qu’il se traine sous les arbres, la vue d’une étoile au-dessus :

Attire de loin mon attention,

Semblant un signe du Christ Roi

Lui qui, du chaos, fait surgir

Et la joie et la paix.

Il fait aussitôt une seconde découverte : « qu’il y a quelque chose au-delà de nous » et qu’il possède comme un sixième sens pour le toucher. Il restera discret là-dessus, mais on peut déjà se demander s’il ne vit pas ici une expérience mystique. Mais n’est-ce pas trop tard pour ce garçon de 20 ans en train de mourir ? La suite n’est pas moins étonnante. Peu après, John s’effondre. Hart, lui-même épuisé et affamé par un mois de fuite dans la jungle, le soutient ; ils arrivent au bord de la mer, Hart vole un sampan, et y installe John puis part à la rame vers Sumatra, 100 kms plus à l’ouest. Mais bientôt le frêle bateau est pris dans un typhon qui les renvoie violemment mais quand même vivant sur le rivage malais. Hart cherche un autre bateau quand ils aperçoivent des soldats écossais aussi décharnés qu’eux par leur cavale dans la jungle. Ils détournent ensemble un autre sampan. Sur le bateau, John délire à demi-comateux. Ils accostent enfin à Sumatra. Ses compagnons le trainent dans le petit hôpital du port, pour apprendre que les Japonais ont commencé l’invasion de Sumatra. Le cas de John est jugé désespéré et on l’évacue sans grand espoir par avion vers Médan. Là il délire trois jours, entre vie et mort – et il a une vision d’une dame dont il ne parlera que deux fois dans sa vie - comprenant que c’était peut-être la Sainte Vierge. Au quatrième jour, il ressort de son délire et cette fois pour c’est pour comprendre

Clairement que trouver Dieu

Etait ce qui comptait vraiment pour moi. Etrange !

Mais c’est la façon dont il m’a appelé dans son troupeau.

Mais les Japonais investissent Médan et les Européens sont évacués par les derniers avions. John se retrouve, toujours porté par Hart, à Padang. Dans le port, un des derniers navires anglais commence à remonter sa passerelle, plus qu’en surcharge. Hart court, jette John sur la passerelle et s’y agrippe malgré les matelots qui veulent les repousser. Le navire échappe ensuite à l’aviation japonaise jusqu’à Ceylan. Là, Hart et John, toujours malade, sont transférés sur un paquebot réquisitionné vers Bombay, mais au moment où ils partent, le navire qu’ils viennent de quitter est coulé par la chasse japonaise, la plupart de ceux qui sont restés dessus y trouvent la mort. Les deux hommes arrivent enfin à Bombay.

Décidemment la mort n’a pas voulu de John, ou alors c’est Dieu qui veut de lui sur terre. Il le comprend et commence sa quête spirituelle. La guerre va se poursuivre trois ans, il aura peut-être une autre vison d’une « dame blanche » mais il demeure malgré la « Dame de Padang » férocement anti-papiste, attiré par la spiritualité hindoue et bouddhiste, mais tout autant par les jeunes femmes et l’alcool.

Rentré en Angleterre, il mène de front des fiançailles et la poursuite de sa recherche de Dieu et d’une Eglise qui, fin 1947, le fait entrer dans l’Eglise catholique à l’abbaye bénédictine de Buckfast. Il demande aussitôt à y entrer comme moine, ignorant qu’il faut choisir entre mariage et vie monastique ! Il fera ensuite quatre autres tentatives de vie monastique ou religieuse, de quelques mois à plus de vingt, et qui toutes échoueront – après un début prometteur, il n’est pas jugé apte à la profession religieuse ni au sacerdoce et de son côté trouve que (sauf chez les Chartreux), il n’y a jamais assez de temps consacré à Dieu. Car plus encore que moine, il se veut ermite, se consacrer à Dieu seul, dans la nature ou dans les villes, en Europe, en Afrique – on compte une dizaine d’essais étalés en une vingtaine d’années, de quelques semaines à plusieurs années et parfois dans les lieux les plus incongrus (j’ai cité la tribune d’orgue d’une église en Italie, sous un réservoir, dans un poulailler, il y en a d’autres) – jusqu’à ce qu’il trouve avec les lépreux sa vocation : il est leur serviteur le jour, et ermite la nuit (quand dort-il ? je ne sais) , avec en plus un jour par semaine en solitude totale – le tout emplie des prières de l’Office, de l’Office de la Sainte Vierge, de méditation de la Bible et à la suite du Nuage d’Inconnaissance, de l’écriture de poèmes le plus souvent religieux.

Si on essaie de faire entrer cette vie dans le cadre des traités classiques sur les trois phases de la voie mystique, par exemple le manuel de Tanquerey, Traité de théologie ascétique et mystique -voie purgative, illuminative et unitive, John y entre mal. Anna Maksyan a essayé de le faire dans son The mystical dimension of the poetry of John Bradburne and the Carthusian, mais je n’ai pas été convaincu malgré des aperçus intéressants : en réalité les trois phases sont concomitantes quasiment jusqu’à la fin chez lui. Sa quinzaine de tentatives monastiques et érémitiques pour vivre en Dieu ne s’achèvent pas en terme unitif mais toujours en échecs, et plus encore si on y ajoute la liste interminable de métiers et d’errances qu’il a voulu vivre sous le regard de Dieu – il s’appelle lui-même un fou doué pour les fiascos, un vagabond de Dieu, un bouffon du Christ ou de Marie. Pour ma part, je me contenterai donc de décrire quelques dimensions qui semblent ressortir du champ de la mystique.

D’abord et avant même d’avoir lu quoique que ce soit sur la mystique chrétienne, John a compris dès 1949 que l’initiative de la rencontre qu’il désire revient à Dieu seul :

Nous sommes tous des enfants égarés,

Jusqu’à ce que nous ayons retrouvé

Notre Père des Cieux ou, plus justement,

Jusqu’à ce que nous acceptions nous-mêmes

D’être trouvés par Lui.

Puis il écrit en 1951: « Notre-Seigneur nous a sauvés sur la Croix parce qu’il est épris de nous, infiniment, de chacun, comme si lui ou elle était le seul, la seule… J’apprends à posséder l’unique nécessaire, l’amour de Dieu. On ne peut donner aux autres ce qu’on n’a pas soi-même». De plus il comprend sans connaitre l’épectase de Grégoire de Nysse, que tout oméga de rencontre de Dieu est toujours un alpha pour se remettre en route vers Lui, et il écrira en 1974 :

Il me semble qu’une tendance perpétuelle

A se fondre dans l’Un, n’est pas ce qui il y a de plus mauvais

Même pour les éternités sans fin et sans commencement,

À savoir : Dieu - l’Esprit Saint, le Père et le Fils.

Pour cette recherche de fusion, pour être comme il l’écrit « joué par Dieu » (comme le flutiste joue un air sur son instrument), John sacrifie tout, comme le demande Jésus dans la parabole de la perle ou du trésor, car elle est signe que Dieu nous a trouvé et nous a donné sa grâce, et il invite à faire de même, dans ce sonnet dont l’acrostiche contient les mots PATER NOSTER.

De plus John vit tous les échecs de sa recherche de Dieu, de sa volonté sur lui, de sa rencontre avec Lui, dans une grande confiance. C’est ainsi que lorsqu’il se définit comme « fou, doué pour les fiascos », il ajoute aussitôt : « mon âme est pleine de reconnaissance, il n’y a en elle ni ressentiment ni honte ». Cette confiance se traduit entre autres par la façon dont il fait face à toute décision de quelque importance à prendre : il fait un grand signe de croix suivi d’un Je vous salue Marie et jette une pièce à pile ou face !

Mystique franciscaine et cartusienne

Profondément original, son désir de Dieu ne s’enracine pas moins dans la grande tradition mystique chrétienne, et en particulier dans deux de ses voies mystiques, la franciscaine et la cartusienne. La voie franciscaine accompagne toute sa vie religieuse, de son poème à St François peu après sa conversion et son entrée dans une forme d’appartenance au Tiers-Ordre franciscain jusqu’à sa joie enfantine en recevant l’habit franciscain, signe visible de cette appartenance, quatre ans avant sa mort, habit qui devient sa « cellule » - et jusqu’au moment où il le revêt pour aller vers sa mort ; et même au-delà de celle-ci puisque le premier miracle lié à lui a lieu parce qu’il n’a pas été enterré dans cette bure. D’ailleurs la seule inscription avec son nom qui figure sur sa tombe à Chishawacha est Tertiaire de St François. Le provincial des Franciscains de Rhodésie-Zimbabwe, qui a vécu plus d’un an avec lui dira qu’il était plus franciscain qu’eux tous ensemble, plus imitateur de St François, « parce qu’il était si ordinaire et en même temps si extraordinaire ».

La voie mystique franciscaine vécue par John est d’abord la pauvreté et refus radical de l’argent : sauf la pièce pour les choix à faire il n’a jamais d’argent sur lui, ni chéquier ni carte bancaire. Typique : pour partir en Afrique, il doit prendre le statut de volontaire qui stipule qu’un pécule lui sera versé tous les mois sur un compte en banque. Après sa mort on retrouvera ce compte en banque intact : il l’a aussitôt oublié ! Quant à ses habits, il ne possède à Mtemwa en tout et pour tout qu’une chemise, un short, une paire de chaussure, une brosse à dent et un missel romain. Tout ce qu’il reçoit, il le donne. Franciscaine aussi sa simplicité et frugalité de vie : quand il est pendant près de quatre ans gardien de la résidence d’été des archevêques de Westminster, on lui ouvre un compte à l’épicerie du village pour acheter nourriture et petites dépenses. Durant toutes ces années, du premier au dernier jour de chaque mois, l’achat est strictement le même : une boite d’haricots Heinz. A Mtemwa, il se nourrit de lait en poudre, et jeûne souvent. Et s’il se traite souvent d’ivrogne – c’est pour lui le dernier fil « mince et délicat » dont St Jean de la Croix écrit qu’il empêche l’âme d’être libérée pour s’unir à Dieu, en réalité il ne boit que si un visiteur lui apporte une bouteille et le plus souvent l’offre elle aussi – l’abstinence complète ce sera sa dernière victoire juste avant sa mort. Le tout dans l’humilité : il dit de lui quelques semaines avant d’être tué que « la bataille pour le détachement me trouve toujours un bien fragile soldat « , ajoutant : « mais peut-être cela vaut-il mieux de savoir quel petit enfant on est plutôt que de se croire soi-même le fer de lance de l’infanterie de Dieu ! ».

Franciscain est aussi son désir de servir Dieu à la fois pour lui seul (séjours et Règle pour les ermitages de St François) et dans les plus petits, les lépreux. On peut encore y ajouter comme franciscains son amour chaste et courtois de Marie, j’y reviendrais, et son humour jusque dans la relation avec le Christ : Celano nous dit en effet (2C 95) que François « badinait » avec le Seigneur, et John fait de même dans ses poèmes-prières :

Notre Dame est belle Blonde,

Notre Seigneur est son délice ;

Nul ne peut être trop friand

De batifoler sous leurs yeux.

D’autre part, John reste toute sa vie marqué par son séjour de huit mois à la Chartreuse de Parkminster. Il peint la devise Stat crux dum volvitur orbis sur le mur de sa case de tôle à Mtemwa (qu’il qualifie ensemble avec son cœur de « cellule cartusienne »). Outre l’érémitisme mitigé de vie communautaire de la voie cartusienne qu’il pratique, il la suit dans la centralité de la solitude et du silence tout tendus vers Dieu comme préparation à son accueil. L’absence de solitude lui pèse tant qu’il écrit que quand il a trop de visiteurs, c’est comme s’il mourrait « assassiné » par manque de respiration de l’air de la solitude (mais il ne le dit jamais des lépreux). Cet idéal de solitude cartusien, il le voit ainsi :

Ils échangent leur solitude

D’en bas en la béatitude

Qu’est la vue de Lui, de l’Unique

Brillant au-dessus des séraphins,

Chartreux ! Ô puissions-nous courir

Comme eux dans les champs de la grâce

Et même pousser une pointe

Et voir la face du Sauveur.

Cartusienne aussi sa relation unique au Nuage d’inconnaissance, texte d’un mystique anglais anonyme du XIVe lié à la famille cartusienne découvert durant son séjour à Parkminster. Le Nuage sera avec la Bible son livre et souvent même le seul avec elle. Il traite de tous les aspects de la voie mystique comme recherche de Dieu par nous et de recherche de nous par Dieu et propose concrètement ceci : abandonner toute pensée, tout désir et illusion de connaissance, et lancer amoureusement de tout son cœur son nom vers le nuage d’inconnaissance où Dieu se tient : « Dieu, Dieu, Dieu… »

Ne prononçant que son Nom

Une syllabe je clame

Pour percer l’obscurité et

Comme un envol d’alouette

Adorer.

Il faut renoncer à la voie de la connaissance, qui s’efforce de comprendre Dieu (connaître et saisir, faire entrer dans), pour celle de l’amour dans laquelle c’est Dieu qui peut-être nous saisira. John suit cette voie près de 30 ans et répète inlassablement le nom divin hébreu « El, El, El », ou d’innombrables chapelets et Prière de Jésus : une de ses amies à qui il enseigne cette voie écrit : « Ce n’est pas vous qui priez, mais l’Esprit Saint en vous ». John prie parfois avec le Aum hindou ou l’invocation bouddhiste Om mani padme hum appris lors de son séjour en Inde avant sa conversion, car il dit avec humour y voir comme un écho prémonitoire d’Ave Marie, Dominus tecum (nul syncrétisme mais la christianisation de formes pré-chrétiennes comme l’ont fait les Pères de l’Eglise avec le monde gréco-romain). Il y ajoute le nom de Marie, pour lui le Nuage d’inconnaissance où habite Jésus. Et il se fait l’apôtre de cette voie : « Je vous le dis : l’Inconnaissance est notre mission ».

Ce qu’il vit en pratiquant la voie du Nuage d’Inconnaissance le façonne peu à peu (pour lui la mystique, comme la religion, « ça ne s’apprend pas, ça s’attrape » une phrase chère à son oncle par alliance Baden-Powell. Comme le note un jésuite anglais : « John, c’est l’histoire de quelqu’un pour qui la réalité finale était tout. C’est la différence entre John et la plupart d’entre nous. Pour lui, il n’y avait rien d’autre. Tout avait été balayé dans sa vision de cette consommation finale à venir ».

Enfin, John tire du Nuage la discrétion que demande celui-ci quant à la part de Dieu quand advient la rencontre avec Lui (chap. 26), car Dieu est au-delà de tout ce que nous pourrions en dire et de plus l’amour est consommation, non échange de pensées. Cette centralité de l’amour comme don de Dieu dans nombre de poèmes à la gloire de l’amour de charité.

Ô vous tous, pèlerins, il faut que ce soit dit,

Amour est long désir et brève maladie,

Guérison éternelle, et puis invitation

Aux cimes élevées, digne d’adoration.

Amour : un élixir à boire d’un seul trait,

Amour est un bouffon devant Sa Majesté ;

Et aucun des acteurs qui flânent sur la scène

De ce monde n’aura manqué ce qu’il assène.

Sur les feuilles, vois-le, elles s’agitent, s’élancent,

Dans les brises, sens-le, l’instant qu’elles balancent

Profond est son appel sur les mers aplanies

Qui monte jusqu’au ciel. Peux-tu le fuir ? Que non !

Amour est le sans fond même du divin Nom

Qui le meut avec joie, en parfaite harmonie.

Un mystique trinitaire ?

John écrit à sa mère en 1976 : « Pour commencer par ce qui compte le plus : la Sainte Trinité. C’est le plus important message du but de ma vie et de ce qui la sous-tend». Qu’a-t-il trouvé, ou plutôt, pour reprendre ses propres termes : a-t-il été trouvé par Celui qu’il cherchait, Dieu Un et Trois ? La réponse, je viens de la donner avec le Nuage d’Inconnaissance, est premièrement : discrétion sur ce point. Peut-on malgré tout avoir quelques éléments pour l’approcher, sinon la maîtriser ? John a-t-il eu une expérience mystique de Dieu ? Outre son expérience au seuil de la mort dans la jungle malaise et à Sumatra, il y a ce « sixième sens » qu’il évoque dans un petit nombre de poèmes, lié en particulier à l’Eucharistie:

Six sens vous pouvez avoir, si vous le demandez

Au doux Maître qui se cache derrière ce masque.

Il est au contraire prolixe sur la Trinité. Il est sans doute le poète chrétien qui a le plus écrit sur la Trinité au XXe siècle. Au moins depuis 1949, et durant des dizaines d’années, il cherche ses mots pour exprimer ce qu’il ressent devant le feu de l’amour divin trine et un, qui en est le mystère et le fond sans fond. Comme Augustin et d’autres Pères de l’Eglise, il pioche pour ce faire d’abord dans des analogies de la nature (chaleur, lumière et son, par exemple) mais surtout dans celles de l’homme : mémoire, intelligence et volonté ; l’amour donné, reçu, en acte etc…, et plus tard dans des réalités quotidiennes de la vie des Africains : trois briques, trois baton, une flamme centrale. Mais c’est à une des périodes les plus sombres de sa vie que sa méditation trinitaire va exploser. En avril 1973, John est démis de ses fonctions de Responsable de Mtemwa et doit quitter le Centre sous escorte policière. Mais il ne va pas loin : il s’installe, en plein hiver austral glacial, au sommet du Mt Chigona. Il va y passer six mois, sous une maigre tente de toile retenue par des grosses pierres, avec un léopard qui rode sur le mont, interdit de séjour au Centre où il se glisse la nuit. Sa situation semble sans espoir et pire, à ses yeux, celle des lépreux qui se dégrade rapidement. Il connait des semaines de déréliction et se demande s’il n’est pas réellement fou comme le prétendent ses détracteurs. C’est au milieu de tout cela qu’il médite jour et nuit sur le mystère de la sainte Trinité et comment faire partager ce qui se dévoile à l’âme et dans l’âme qui la contemple éblouie. Une bonne partie des 300 poèmes sur la Trinité qui nous sont parvenus doivent dater de cette période. Il y développe une analogie originale même si elle n’est pas totalement sans précédents : Père/pensée, Fils/verbe, l’Esprit/voix. Elle lui devient si familière qu’elle est parfois interchangeable dans ses poèmes avec « Trinité » ou se fait allusive. On peut y voir un apport original à la théologie trinitaire, et la question se pose : lui est-elle venue dans la méditation ou d‘une expérience fruitive de Dieu ? A ceci on peut apporter une esquisse de réponse : John, presque toujours indifférent à ce qu’il écrit, prend cette analogie au sérieux et entend la faire connaître, quasiment comme une révélation ; plus d’un poème semble dire discrètement que cette mission lui a été confiée d’en-haut :

La Pensée, le Verbe, la Voix sont trois personnes

De l'Amour dans l'Amour avec l'Amour pour toujours,

Je suis assuré que c'est à moi

De le mettre par écrit,en tant que clown et troubadour.

Dans trois autres poèmes si la Trinité n’est pas explicitement mentionnée, le mystère divin est dit être venu à lui personnellement :

Je n'oublierai ce jour

Tant que je pourrai vivre,

Jamais un meilleur lai

A moi Yahweh offrit :

« Cogito ». Oui, je pense,

Et donc je suis conscient

De ceci : sur les franges

De l’immortalité

On devrait s'efforcer,

Pour chaque âme chrétienne

De se tenir debout

Sur la pointe des pieds

Et dans la main de Dieu

Et

Cela signifie qu’en nous Dieu seul sait comment

Offrir à Dieu mon être nu (qui est le même

En chacun, individuellement) - JE SUIS;

Ô Dieu - et cela vient souvent sur moi,

Quand les temps tempêtent dur et que j’aspire à la douceur

Et pendant qu’au milieu des vagues je me flétris -

Tu me ramones, tu me transperces jusqu’à la garde…

Le mariage mystique avec la Vierge Marie

Venu de l’anglicanisme, John catholique garde ses préjugés contre la Sainte Vierge, qui s’exacerbent en 1949 à Lourdes devant une piété mariale qui lui semble idolâtre. Il s’en ouvre en confession. Le prêtre, loin de se fâcher, lui dit sobrement : « Laissez Marie vous montrer elle-même votre façon (s.e. de la prier). » Il comprend cette phrase comme signifiant qu’il peut rester lui-même, sans avoir à imiter les autres en priant la Sainte Vierge et, soudain, le déclic se fait, le sceptique devient un dévot de Marie à sa façon propre, celle de l’enfant joueur et de l’amoureux. Il écrira : « Lourdes a opéré un miracle dans mon corps et dans mon âme. De cela je suis maintenant sûr. Notre-Dame a fait cela pour un nombre incalculable d’autres personnes, mais cela ne diminue pas le miracle, mais accroît l’émerveillement. » Désormais il est un « fou » de la Vierge Marie.

Treize ans plus tard, il se sent appelé à un mariage mystique par la Vierge Marie, qui a lieu le 2 février 1953, un tableau de Vierge à l’enfant dans une chapelle de montagne du sud de l’Italie. Il demande sa main à Marie, et sent que sa demande est agréée et le mariage célébré par la Sainte Trinité. Il reste fidèle à cette consécration totale de lui-même à la Vierge Marie, qui implique bien sûr le célibat et la chasteté. John est ici en bonne compagnie, même si ce mariage mystique avec Marie est bien oublié aujourd’hui, y compris dans l’Eglise catholique. Comme celui avec le Christ, c’est au Moyen Âge et encore plusieurs siècles après une réalité presque ordinaire, en particulier chez les prêtres - la Vierge est parfois représentée avec un manteau sur lequel brillent tous les anneaux conjugaux de ses « époux ». Plusieurs saints, dont des grands, ont illustrés ce mariage mystique : St Robert de Molesmes, St Hermann-Joseph, St Edmond de Canterbury, et plus tard St Jean Eudes ou St Vincent Pallotti. La théologie de ce mariage mystique est développée au XVe siècle par Denys le Chartreux qui en montre les racines scripturaires et le profond christocentrisme et conclut : « Que chacun d’entre nous épouse donc cette Vierge bénie par la ferveur de l’amour envers elle et la volonté d’un attachement inséparable » (John écrit de même « je l’ai épousée, ce que chacun peut faire mystiquement de ceux qu’elle appelle et à qui elle donne sa préférence »). Le jésuite Bertrand de Margerie a repris en notre temps (1994) cette étude ; pour lui, plus prudent que son prédécesseur, c’est une voie spirituelle exceptionnelle et très rare, mais bien comprise, légitime.

John consacrera plus 750 poèmes à Marie comme thème premier (toutefois, il parle près de cinq fois plus du mystère trinitaire, Père, le Fils et/ou Esprit-Saint). Dans la vie quotidienne, comment parle-t-il de la Sainte Vierge ? J’ai posé la question au P. Dove. Sa réponse : « Il ouvrait son cœur a tous sur Marie, mais s’il sentait quelque résistance, il ne parlait plus d’elle. Par contre, s’il sentait qu’on était ouvert, il ouvrait tout à fait son cœur ». Ce qui surprend dans ces poèmes de John, c’est sa liberté envers Marie. L’amour rend créatif. Celui de John envers Marie se manifeste par la variété des noms, ceux de la tradition mais aussi, entre autres, Reine des Fées, des oiseaux, des gnomes, des coeurs, de Sion, du sourire, Belle Dame d’un jour de mi-été, Vierge de délices, des fontaines, du choix, de l’Amour. Il joue à l’infini sur son nom. Sa mariologie retrouve et renouvelle parfois avec bonheur la pensée patristique ou médiévale, ainsi sur Marie terre inviolée (avec un triple jeu de mot biblique, héraldique et musical). Quelques appellations moins conventionnelles : laitière de mes rêves, riche juive qui est ma femme, ma fiancée derrière le bar, barmaid du Fils ; il saute sur ses genoux, l’embrasse, tête son lait à chaque grain du chapelet et les enfants de leur union sont ses rimes par lesquelles il veut conduire au Christ - on le dit aussi de St Bernard et des cisterciens. On peut penser qu’il est ici trop osé - Freud et l’ère du soupçon sont passés par là – mais il répond à l’avance à cette objection (de façon intraduisible : il est « unafreud » et répète « Honni soit qui mal y pense » et ajoute :

Mon assaut n’est que celui d'un troubadour;

Mon action est en mots parce que

Il n'y a pas de meilleure façon

Depuis le Christ Seigneur s’est incarné

Pour sublimer la passion.

Il invente même un mot pour parler de la relation de Marie à la Trinité, la « Quoternité ». Cela sent l’hérétique mais c’est tout autre chose. signifie en anglais . Marie est la déclaration d’amour que nous fait l’amour trinitaire (cf. Jean-Paul II : « La Mère du Christ se présente devant les hommes comme porte-parole de la volonté du Fils ».

Pour ce qui est des rencontres de cette union mystique, John est discret. Toutefois il écrit

… Notre bienheureuse Dame a parlé, et ma vie fut renouvelée

Elle dit : « Mon enfant, donne-moi la main, je guiderai ta plume,

Et nous écrirons sur l’amour que Dieu a pour les hommes ».

Et, plus tard,

Je le sais, les nuits comme celle-ci

Ce que je dis, elle dit : « c’est ainsi ».

Fiat !

Et au moins un poème, Of Benevolence, offre en acrostiche MARY TOLD ME THIS.

Une mystique de participation au mystère pascal du Christ ?

La pierre de touche de la mystique chrétienne, c’est bien sûr le Christ et l’expérience mystique est une forme éminente de la grâce du baptême, participer à sa mission salvifique, à son mystère pascal. Lui-même se voit surtout en bouffon, troubadour, bateleur et jongleur du Christ, dans la tradition franciscaine, et aussi, parce qu’il est entré dans l’Eglise catholique le jour de la fête du Christ Roi, en héraut du Grand Roi, particulièrement vis-à-vis du peuple juif. Sa dévotion eucharistique est forte, récompensée par des grâces de contemplation dont témoigne ce poème :

Ah, l'amour est nourri par une longue contemplation

Sur cette forme et cette face

Qui en seconde pensée est bien plus forte

Que n’importe quelle grâce,

Quoique l'Amour incarné que nous regardons

Semble tout rond, sans traits caractéristiques,

… Jésus aurait-il pu agir de telle sorte

Qu’il soit encore plus faiblement représenté ?

Cela brille mais semble si peu sans rayonnement,

Pas de tête, pas de membres, pas de taille !

O salutaris Hostia,

Ineffablement déguisée,

Mais nous reconnaissons exactement qui vous êtes…

Rencontre avec le Dieu lépreux

C’est dans le lépreux souffrant que John va rencontrer de façon éminente et mystique le Christ. Il l’écrit de façon prémonitoire, une quinzaine de jours avant d’entendre parler pour la première fois de la léproserie de Mtemwa, s’adressant à Jésus : « Ô Toi, Dieu lépreux, ô toi, chose rejetée, dévastée… ». Une fois celle-ci découverte, et non sans une bataille intérieure, il décide de s’installer au milieu des lépreux et se fait non seulement gestionnaire mais infirmier, cuisinier, jardinier, maitre de chœur, confident, conseiller et même croque-mort. Et le miracle advient : au bout de deux semaines il appelle chaque lépreux par son nom, et il les connait si bien qu’il peut écrire un cycle de poèmes sur chacun ! Mtemwa devient alors une oasis de paix, de chants, de joie et de foi. Ainsi le jour où il s’adresse en ces termes à Veronica Karugu, une lépreuse au visage atrocement défiguré, très consciente de son infortune et que personne ne l’a jamais vu sourire : « Quand vous arriverez au Ciel, Veronica, ô que vous serez belle ! » John le dit sur un ton si naturel et convaincu que tous la voient telle qu’elle sera alors. Et Veronica de sourire, pour la première fois ! Elle deviendra une de ses fidèles assistantes. « Ballerine sans orteils », elle accourt dès qu’un résident du centre est en détresse. Elle est de toutes les agonies, sachant trouver les mots qui apaisent.

Si les lépreux sont transformés, John ne l’est pas moins. Comme François, il pourrait dire : « Ce qui me semblait amer a été changé pour moi en douceur de l'âme et du corps ». Est-ce à dire que cela lui soit facile ? Non : « John était horrifié comme tout un chacun par la lèpre car c’est une sale maladie. Je le regardais laver un lépreux, et je ne pense pas qu’il aimait cela. Mais il fallait le faire et il le faisait, il devait le faire » et « La mort n’est jamais une vue plaisante, mais la mort d’une créature sale, qui pue, déformée, est repoussante. C’est là que la sainteté de John était vraiment évidente ».

Comme François, John donne beaucoup aux lépreux mais en reçoit beaucoup aussi car envers eux, il s’assimile au Christ serviteur servant le Christ présent dans les plus petits de ses frères. Dans plus d’un poème, il s’en émerveille, et de la vie mystique avec Dieu de certains ces lépreux :

Lépreux – ils constituent un puissant mystère,

Crucifiant d’abord pour eux-mêmes…

Si vous étiez plutôt près d’eux

Avec la grâce de Dieu, vous comprendriez mieux…

Ils brillent d’une allégresse cachée,

Leur vision du Dieu caché est tranchée.

Étrange Pierre, tu en prends la tête,

Tu es sûrement un saint personnage

À moins qu’aucun saint n’honore notre âge !...

Toi, l’aveugle, ton bâton, ta houlette

Avec ta foi pleinement catholique

Tu trottes vers les hauteurs angéliques.

C’est pour y arriver que tu voyages

Avec ton esprit, et comme une étoile,

Qui scintille au coeur de la noire toile.

Quoiqu’il soit dépourvu d’yeux, ton visage

Est tout entier un sourire de grâce,

Et pour finir, la Croix.

Depuis 1976, John sait que sa vie est danger.

Les terroristes ne m’ont pas encore abattu,

Mais pourquoi gâcheraient-ils une balle sur un clown ?

Et juste avant sa mort il érit :

Au cas où ces Vakomana charmants

Entreraient ici cette nuit en armes,

Je vais dire, doucement, doucement,

Pourquoi il ne faut pas verser de larmes.

Il a été averti : s’il quitte Mtemwa, les lépreux seront chassés, voire abattus par la guérilla, qui a déjà promis les terres du Centre aux paysans voisins. Le dernier jeudi d’août 1979 John dit à une lépreuse qui me l’a rapporté qu’il n’a pas de paix dans sa case, que le mal rôde. Il connait une vraie agonie, avec une soif inextinguible et des angoisses. Le samedi 1er septembre, il demande aux lépreux de prier pour lui puis monte prier sur le Chigona. Quand il en redescend, il semble apaisé et dit aux lépreux qui l’ont pressé de partir qu’un grand Ange lui a demandé de rester. Le dimanche, il leur parle de St Laurent martyr, dont ce n’est pourtant pas la fête, puis lit dans sa bible les livres de Judith et d’Esther et cherche des lépreux pour prier avec lui. Des hélicoptères passent toute la journée au-dessus en route vers une mission guerrière, accroissant la tension.

Il est environ minuit quand ils arrivent, au soir du dimanche et frappent à sa porte de la case pour l’inviter à sortir pour une prière. Il se lève, met son habit franciscain et ouvre. Ils le ligotent et l’entraînent dans la brousse. Il ne se débat pas, mais continue de dire qu’ils peuvent prier là où ils sont. Il a du mal à soutenir le rythme de ses jeunes ravisseurs. Après avoir marché une dizaine de kilomètres, ils arrivent dans une grotte. Les mujibhas le bousculent et se moquent de lui. L’un d’eux lui demande s’il a déjà mangé de la m…e, car il va avoir l’occasion de le faire. Ils le font mettre à genoux, puis poussent devant lui une des filles du groupe et lui ordonnent de copuler avec elle. Le prisonnier proteste, sans crier ni se débattre. Puis ils lui crient de danser. Les railleries continuent tout le reste de la nuit, jusqu’à ce que ses tortionnaires se lassent. Ils lui lient alors à nouveau les mains et le conduisent dans un kraal voisin, alors que le jour se lève. Il passe les deux jours suivant entravé. Puis on le conduit dans une autre grotte devant un « tribunal populaire ». Étonnant : sur le petit mont ou se cache le siège de la guerilla marxiste, il y a une peinture rupestre naïve de Jésus. John tombe plusieurs fois à genoux devant avant d’être entraîné dans la grotte. Le commandant qui dirige le « procès » comprend vote à qui il a affaire et décide : le Blanc n’est pas coupable, il est libre et pourra repartir à Mtemwa poursuivre son travail pour les pauvres Africains. John n’a pas dit une parole. Mais son adjoint intervient : le Blanc ne peut être relâché car il a vu leurs cachettes. Le commandant essaie de sauver John et lui propose de partir au Mozambique. Mais John répond que les lépreux ont besoin de lui puis se met à genoux et prie le Babu Vedu (Notre Père) et le Kwaziwai Maria (Je vous salue Marie). Un de ceux qui assistent à la scène racontera sa paix profonde, comme si son sort n’était pas en jeu, les frappe tous.

On l’emmène ensuite à une séance d’endoctrinement des villageois de la zone. À un moment une femme vient s’assoir près de John avec ses deux jumeaux, et ceux-ci marchent à quatre pattes pour se blottir sur ses genoux où ils ne tardent pas à s’endormir. Plus tard, il les rend à leur mère, se lève, et dit à la Dorica Mapfunde : « Amai, vous ne me reverrez pas mais je prierai pour vous », puis il prie à genoux, bras levés vers le ciel. Puis les paysans retournent vers leurs kraals pour y arriver avant le lever du soleil. Le commandant redit au prisonnier qu’il est libre et John se joint à un groupe de paysans. Il s’arrête deux fois pour prier, en sueur. Quand ils arrivent à la grand-route un des guérilleros qui les ont suivi prend John par le bras. John ne résiste pas et tombe à genoux. Il se relève peu après et le guérillero vide sur lui le chargeur de sa kalachnikov. John retomber sur ses genoux, puis doucement s’effondre au sol, sans un mot, tandis qu’il se vide abondamment de son sang : un hwayana (mouton), dira un vieux paysan.

La dimension de conformation au Christ dans sa passion n’a pas pu vous échapper – même si je ne peux faute de temps vous donner d’autres détails qui vont dans le même sens. Agonie, arrestation par trahison, moqueries, silence de John, procès, rôle de Pilate joué par le commandant juge, foule qui réclame la mort, éxécution dans un jardin hors de la cité – c’est impressionnant.

John, un mystique chrétien ?

Je laisse de côté ce qui s'est passé après la mort de Jean, qui relève du jugement de l'Église, puisqu'il s'agit de nombreux miracles (j’en ai feuilleté une centaine dans le procès diocésain), qui semblent montrer que si John a participé à la Passion du Christ, il travaille désormais avec lui au-delà de la mort, et je reviens au titre de cette rencontre : John Bradburne, un mystique ? J’ai posé cette question au P. Dove, son ami le plus proche, son alter ego quand ils étaient ensemble. Sa réponse : « On peut dire de John qu’il était un mystique mais cela venait de façon toute naturelle dans sa vie religieuse, chez lui. Oui, il était un mystique mais c’était si naturel, si gentil chez lui ». D’autres qui l’ont connu m’ont dit aussi : « Avec lui, ce qu’on expérimentait, c’était l’intense désir d’union avec Dieu… J’arrivais pour lui rendre visite l’esprit plein des événements de ma vie… des petits riens … ou la dramatique horreur du temps de guerre, mais avant que j’ai déchargé la moitié de mon fardeau sur John, toujours ouvert, je comprenais que mes problèmes étaient limités, qu’ils s’estompaient à la lumière d’une réalité plus présente». Et une autre de ses amies : « Il voyait Dieu dans les personnes et dans toutes les créatures et les situations, et sa joie de le faire était si visible pour tous ceux qu’il rencontrait… Il donnait alors l’impression d’un accomplissement en Dieu ».

Alors, un mystique ? Pour moi, oui, cet homme a vécu en présence de Dieu. Et cette amitié porte du fruit. Comme tout charisme, saint Paul le dit, est pour le bien de tout le corps du Christ, de l'Église, le charisme mystique de John est aussi un don pour tous, et Jean Vanier en est un bon témoin lorsqu'il écrit : « : La vie de John a touché mon cœur et mon esprit, et m’a rapproché de Dieu. Il m’a révélé un Dieu étonnamment merveilleux, plus bon, plus intelligent, plus créatif qu’on ne peut l’imaginer » - n’est-ce pas une bonne définition de la mission du mystique ?

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