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  • Didier Rance

François d'Assise


Comment un petit bonhomme fils de marchand séduit les plus grands par sa radicalité

Saint François d’Assise n’est pas seulement le plus populaire des saints chrétiens, il est le seul à qui on a attribué le nom même du fondateur de notre religion, Christ. Rapidement après sa mort, François a été appelé alter Christus, un autre Christ, (je me trompe d’ailleurs en disant ceci, j’ai découvert assez récemment que les premiers martyrs chrétiens aussi ont été appelés d’autres Christ, et même, quand st Paul écrit « ce n’est plus moi qui vit, c’est le Christ qui vit en moi », on peut en conclure qu’il est le Christ, autrement que celui-ci au temps de sa vie terrestre. Mais ceci ne semble pas avoir joué dans cette évidence qui a saisi le XIIIe siècle, François était un « autre Christ ». cette évidence a d’ailleurs conduit à l’hérésie des branches exaltés de la famille franciscaine, qui lisaient l’événement François d’Assise à la lumière des prophéties de Joachim de Flore et ont fait de ce « second Christ » le fondateur d’un second christianisme, d’un autre christianisme, prétendument spirituel et coupé de la hiérarchie de l’Église, ce qui aurait horrifié le vrai, l’humble François d’assise, pour qui l’obéissance et la référence à celle-ci, du Seigneur Pape à l’humble curé de village, était tellement essentielle que sur ce point, le seul avec l’argent, il devient intraitable et même violent contre ceux qui ne le suivraient pas dans cette obéissance.

François alter Christus, autre Christ : la conséquence immédiate de cette relation entre François et Jésus, entre François et l’Évangile, si on se souvient que la mystique chrétienne, comme son nom l’indique concerne en premier lieu et même totalement la relation avec le Christ, celui qui lui donne son nom, la conséquence immédiate c’est qu’il n’y a pas de mystique chez François, tout y est mystique : sa relation à l’Église, non seulement sa relation à Dieu, au Christ mais aussi sa relation à la Vierge Marie, sa relation aux autres, sa relation à l’Église, sa relation aux sacrements, sa relation à l’argent et à la propriété, sa relation à la création – pensons au Cantique des créatures, et même sa relation à « notre sœur la mort ».

Autrement dit, raconter saint François ou raconter saint François mystique, c’est du pareil au même. De plus saint François est plus que le fondateur d’un ordre, sa dimension mystique irrigue tout son ordre. Le regretté Ivan Gobry, récemment décédé, avait publié en 1959 une anthologie d’une cinquantaine de mystiques franciscains, courant quasiment jusqu’à l’année de sa publication – il a été réédité il y a peu -, mais il y en a bien plus, y compris bien sûr John Bradburne.

Enfin, ce qu’on pourrait appeler la typologie de la mystique franciscaine, la façon dont elle est vécue et exprimée par saint François est d’une grande richesse : d’abord par les événements de sa vie – que nous connaissons à travers les sources franciscaines – pensons par exemple au Christ qui lui parle à Saint-Damien, à la Nuit de Noël de Greccio, aux stigmates reçus sur l’Alverne ; ensuite par ce qu’il a dit et écrit – ses Écrits sont bien sûr la source première pour mieux connaître le François authentique embaumé par des siècles d’hagiographie dévotionnelle – les fiorettis en sont un bon exemple un siècle seulement après sa mort (loin de moi l’idée que cette hagiographie ne vaut rien, son esprit est souvent celui de François lui-même, mais on ne peut le mettre sur le même plan) ; on peut aussi creuser les thèmes et travailler chez saint François les dimensions théologiques de sa mystique. Certains ont même vu chez ce mystique par excellence les linéaments d’un grand philosophe, et pas des moindres : Etienne Gilson voit en lui un des phares de la pensée médiévale, autrement dit de la pensée chrétienne à son zénith, Louis Lavelle discerne en lui les intuitions majeures de deux des plus grands penseurs de ce Moyen-Âge, Bonaventure et Duns Scot, dont les dimensions mystiques sont évidentes, et Max Scheler d’une part insiste sur le rôle de l’émerveillement né du sens toujours présent de Dieu dans sa penséeet d’autre part lui attribue une découverte philosophique autant que mystique fondamentale, à savoir que le monde n’est pas habité par des choses mais par des êtres, dignes d’être appelés frères et sœurs et nous renvoyons ce faisant au même et seul Père, etc.

Je ne me lancerais pas dans un survol qui ne pourrait être que fort superficiel de tous ces immenses champs. Je m’en tiendrais à un seul aspect, à vrai dire à la source de tous les autres : la mystique de Dieu, de Dieu trinitaire, chez saint François, et encore ne ferais-je là-aussi que survoler si je voulais en présenter toutes les facettes. Je m’en tiendrais à François et Dieu, largement à partir de la voix de François lui-même et très conscient de rester aux marges de cette relation unique que François eut avec son Seigneur.

François et Dieu. Pour le pape François, en visite à Assise : “ près de la Portioncule, il me semble entendre la voix de saint François qui nous redit : « Évangile ! Évangile ! ». Et qui dit évangile dit Dieu, car là c’est Chesterton qui nous le dit, “Parler de François sans parler de Dieu c’est comme parler de Nansen (le fameux explorateur norvégien du Pôle nord) sans parler du Pôle Nord” ou si vous préférez, encore plus connus, c’est comme parler de Christophe Colomb sans parler de l’Amérique ou de Ronaldo ou Neymar sans parler de football. Et puisque notre temps aime tout quantifier, en voici un signe – que pour ma part je ne majorerai pas car Jésus nous a mis en garde contre l’illusion de confondre le nommer et le vivre : « ce ne sont pas ceux qui disent Seigneur, Seigneur etc… », et le mot Dieu peut se trouver plus souvent dans une apologie de l’athéisme que sous la plume d’un croyant - , mais il y a quand même un fait intéressant, qui vaut comme un panneau indicateur, à savoir : dans ses écrits authentiques, qui ne sont pas très longs, moins d’une soixantaine de pages de format moyen, François emploie 244 fois le mot Dieu, 90 fois le mot « Père », 191 fois les mots Jésus, Christ ou le Fils, 47 fois les mots Esprit, Esprit Saint et si on y ajoute le couple Trinité-Unité, 12 fois, au total on arrive à près de 600 fois les nomination du Dieu trine et un. En face de cela, on ne trouve que 41 fois le mot homme, soit plus de quatorze fois moins et mois d’une vingtaine de fois il utilise le Je pour parler de lui-même, soit 27 fois moins. Je ne veux pas dire, en donnant ces chiffre, que François pense 14 fois moins à l’homme et 27 moins à lui qu’à Dieu quand il écrit, mais simplement que Dieu est à l’évidence plus souvent présent dans sa pensée que l’homme et à plus forte raison que lui-même, et cela nous donne des indices sur sa vie et son vouloir.

Maintenant une question de vocabulaire, qui se pose à François comme à tout chrétien depuis l’époque de Jésus et qui se posera tant qu’il y en aura : quand il dit Dieu, quand saint Paul ou saint Jean disent Dieu, quand nous disons Dieu, de qui parlent-ils, de qui parlons-nous ? Pour les premiers chrétiens, aucun doute : ils parlent de celui que nous appelons aussi, à la suite de Jésus, le Père, Abba, Notre Père – sauf de rares occurrences (ainsi l’apôtre St Thomas devant Jésus, « Mon Seigneur et mon Dieu »). Cela ne signifie absolument pas pour eux que Jésus n’est pas « Dieu né de Dieu… vrai Dieu nait du vrai Dieu » comme la foi le leur apprend, mais ils gardent ce nom pour celui que les Juifs, y compris Jésus, appellent tel. Il en ira parallèlement de même lorsqu’ils comprendront peu à peu que l’Esprit est lui aussi Dieu. Quant au mot « Trinité » il n’apparait que 150 ans après Jésus et ne s’impose dans l’Église que plus de trois siècles après. En même temps une analyse plus fine permet de discerner ceci : pour les premiers chrétiens et les Pères de l’Eglise, Dieu c’est essentiellement le Père quand on parle de lui en tant que tel ou qu’on s’adresse à lui ? C’est seulement quand on pense à son action vis-à-vis de sa création, et particulièrement vis-à-vis de nous que le terme peut signifier aussi la Trinité, la « Tri-unité » que ce mot désigne ou, plus exactement le Père avec le Fils et le Saint-Esprit ; e plus il ne désigne jamais la déité, je veux dire le concept abstrait de Dieu, comme lorsqu’on parle de Dieu dans les différentes religions etc (les Anciens parle d’ailleurs toujours desdieux). Aujourd’hui, Dieu, au mieux désigne la Sainte Trinité, mais souvent plutôt la déité, et de façon souvent fort conceptuelle.

Comment François se situe dans cette évolution ? Aucun doute n’est possible : François reste totalement dans la ligne droite et la continuité du christianisme originel. Quand il dit Dieu, il parle à peu près toujours du Père, comme dans le Credo. Dieu c’est le Père, et Jésus est Dieu. Mais assez pour la question de vocabulaire, et passons à la vie, à ce que François essaie de faire partager de sa vie avec Dieu, de sa vie en Dieu. Qui est Dieu, qui est le Père pourFlui ? Comme tout enfant chrétien, il a dû apprendre assez jeune le Notre Père, et que quand nous le disons nous nous adressons à Dieu. C’est le b a bade la foi chrétienne. Mais cela est resté ou sans doute plutôt devenu virtuel, théorique, sans accroche dans sa vie réelle de jeune marchand ami des fêtes et des plaisirs, et ce jusqu’à sa conversion. Notre Père, est une façon de parler à Dieu, de parler de Dieu, importante certes puisque c’est Jésus qui nous l’a apprise, mais avec la routine ce n’est pas plus qu’un titre honorifique, il n’engage pas sa vie. Pas plus que si j’écrivais à mon percepteur ( je n’ai pas de raison de le faire) je mettrai au début de ma lettre Monsieur, je n’entendrais prendre ce terme en son sens premier Mon Sieur, c’est-à-dire mon Seigneur dont je suis au mieux le vassal, voire le serf ou l’esclave (même si au plan financier c’est le cas). Ce qui se passe avec François c’est qu’un jour il a pris conscience, il a réalisé au sens newmanien (c’est-à-dire passé du concept général ou de la personnalité vague (le Créateur, l’Éternel…) à la personne présente, réalisant au pied de la lettre que Notre Père est notre Père, que c’est un père, que c’est le nôtre, et même à la première personne du singulier : on peut dire que qu’après sa conversion Dieu est devenu pour lui « mon Père », et même mon vrai, mon seul Père. Et on peut le dire parce que lui-même l’a dit. On peut penser que cela s’est produit ou est arrivé sans qu’il y ait réfléchi avant, par grâce, à un des moments capitaux de son existence, lors de la rupture avec son père devant l’évêque d’Assise, au printemps de 1207. On peut même suivre cela plus précisément, et cela vaut la peine, pour faire avec François lui-même la découverte que Dieu est son Père, est le Père de chacun de nous, infiniment plus son, notre, mon Père que notre père charnel, fut-il le meilleur des pères. Jusque-là François était à la fois le fils et l’associé professionnel de son père, Pierre Bernardone – donc relation forte père-fils. Et ils partageaient tous deux le même projet d’élévation sociale de la famille Berbnardone à travers François. Mais depuis deux ans, François a entrepris un itinéraire de conversion, et celui-ci vient de le conduire, après que le Christ de Saint Damien lui ait parlé, à passer à l’action pour réparer cette église ruinée. Il a pris les étoffes de la boutique, est parti les vendre à Foligno et a donné la bourse avec l’argent reçu en échange au prêtre de Saint-Damien. Pierre Bernardone est furieux, (quel père ne le serait pas ?), il enferme son fils dans la cave de leur maison et part travailler en France. Mais la maman de François le libère. Fureur redoublée du père à son retour (même s’il a récupéré l’argent auquel le prêtre de Saint-Damien n’avait pas touché et qu’il a suffi à François d’aller chercher dans l’embrasure d’une fenêtre de l’église). Pierre Bernardone n’est pas un tendre : il décide de déshériter publiquement son fils, de de le faire chasser d’Assise et le fait pour cela convoquer au tribunal de la ville. François refuse de s’y rendre en disant : « Je n’ai plus d’autre maître que Dieu ». Remarquez : il dit maître, pas Père, signe qu’il n’a pas fini son parcours de découverte de qui est vraiment Dieu. Pierre Bernardone, mis au courant, n’entend pas abandonner l’affaire. Pour lui qui dit Dieu dit curé, et même évêque puisqu’il y en a un à Assise. Le voici qui court chez le représentant de Dieu, l’évêque Guido, avec la même plainte : je le déshérite. La suite, je la laisse à la Legenda Majorde saint Bonaventure :

Il voulut, - père charnel d’un fils de la grâce, - le traduire devant l’évêque pour que François renonçât à tous ses droits d’héritier et lui restituât tout ce qu’il possédait encore. Celui-ci, en véritable amant de la pauvreté, se prête volontiers à la cérémonie, se présente au tribunal de l’évêque et, sans attendre un moment ni hésiter en quoi que ce soit, sans attendre un ordre ni demander une explication, enlève aussitôt tous ses habits et les rend à son père (on s’aperçut alors que, sous un élégant habit, l’homme de Dieu portait un cilice). Tout à son admirable ferveur, emporté par son ivresse spirituelle, il quitte jusqu’à ses chausses et, complètement nu devant toute l’assistance, déclare à son père : « Jusqu’ici je t’ai appelé père sur la terre ; désormais je puis dire avec assurance : Notre Père qui es aux cieux, puisque c’est à Lui que j’ai confié mon trésor et donné ma foi. » L’évêque, un saint et bien digne homme, pleurait d’admiration à voir les excès où le portait son amour de Dieu ; il se leva, attira le jeune homme dans ses bras, le couvrit de son manteau et fit apporter de quoi l’habiller. On lui donna le pauvre manteau de bure d’un fermier au service de l’évêque.

Ça y est, François a fait la découverte fondamentale qui change sa vie : Dieu est son père au sens le plus fort, son propre père, son seul père. Il retrouve en Dieu ce qu’il croyait avoir en Pierre Bernardone quand il était petit enfant et qu’il se jetait tout entier dans ses bras, avant qu’il ne découvre que son père n’était pas que père, était aussi un commerçant et même homme d’affaires et d’argent rapace (à vrai dire quel père ne déçoit pas un jour d’une façon ou d’une autre ses enfants ?), que Dieu est quelqu’un dans les bras de qui il peut se jeter éperdument et en toute confiance, tout entier, quelqu’un qui l’aime (ce qui ne l’empêche pas de souffrir atrocement d’être rejeté et maudit par son père charnel, comme cela arrive après cet épisode, quand Bernardone croise son fils dans la rue. François là aussi est dans la droite ligne de la Bible - François comme ceux de son époque, comme Jésus d’ailleurs, croit - sans avoir lu les philosophes ou les psychologues de notre temps - que les paroles sont des actes, que dire c’est faire (Austin), et que bénir ou maudire sont des actes aussi « performatifs » (qui réalisent ce qu’ils dient)que caresser ou taper). Il prend donc très au sérieux les malédictions de son père, elles l’atteignent dans son être, jusqu’au jour où il trouve une réponse : il se fait accompagner dans les rues d’Assise par un vieux mendiant nommé Albert, et quand les deux croisent Pierre Bernardone et que celui-ci y va de sa bordée d’insultes et de malédictions, le vieil Albert bénit aussi ostensiblement François).

Nous pouvons donc reposer la question de départ à la lumière de cet évènement fondateur : Qui est Dieu, qui est le Père pour saint François, une fois converti et décidé à suivre le saint Evangile ? Et la réponse est aussi massive que simple : Dieu n’est jamais(j’insiste sur le jamais) pour lui une idée, un principe, une cause première, l’Être avec un E majuscule, mais toujours un vivant, une présence, Dieu est quelqu’un, et même le Quelqu’un. Et quelqu’un non pas lointain mais tout proche comme un papa est proche pour le petit enfant qu’il tient dans ses bras. François parle de lui exactement comme un amoureux parle de sa bien-aimée ou, et plus justement encore, et la comparaison, nonobstant toute l’analogie amoureuse qui court dans l’Un et l’autre Testament, comme un petit enfant qui se jette dans les bras de sa maman ou de son papa avec leur nom gros comme sa bouche, avec les mots du désir, de l’admiration émerveillée, de l’adoration, pas ceux de la logique et de la métaphysique. Pour paraphraser Pascal, le Dieu de François est toujours le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, non des philosophes et des savants. Plus précisément encore, il refait à sa façon l’expérience d’unique de Jésus, le premier homme dans l’histoire de l’humanité qui a appelé le Créateur du ciel et de la terre « Papa », Abba en araméen, qu’on traduit dans nos Evangiles par « Père mais qui en araméen signifie bien Papa, voire peut-être mieux encore le pa-pa-pa-pa-pa du petit enfant qui commence à parler. Ce n’est pas tant un nom qu’un balbutiement. Et, qui plus est c’est cette façon de s’adresser à Dieu, « Papa de nous », comme le disent encore aujourd’hui les chrétiens de langue araméenne-syriaque, cette façon que Jésus a presque certainement enseigné à ses apôtres comme premier mot de la prière qu’il leur a apprise, et que lui utilise quand ils sont en conversation – sauf sur la Croix (Eloï, Eloï, Mon Dieu, mon Dieu) – c’est cette façon que François fait sienne à la suite de Jésus, et nous appelle à faire nôtre quand nous nous adressons à Dieu, notre papa. Nous sommes ici au coeur de la mystique chrétienne, en tant qu’expérience fruitive de Dieu : Jésus n’a-t-il pas dit que le Royaume, autrement dit l’être-avec et en Dieu est appartient aux enfants et à ceux qui leur ressemblent ? (ici une parenthèse rapide : tout ceci n’a rien à voir avec le Dieu papa gateau/papa-gateux avec qui on peut faire n’importe quoi, cela n’a aucune importance, il dira toujours oui. L’attitude du petit enfant qui n’est pas pourri par la démission de ses parents vis-à-vis de son père est certes familière dans l’expression mais toute d’émerveillement obéissant, donc exactement contraire à celle du sale gosse qui fait n’importe quoi parce qu’il sait que son père lui laisse tout passer).

Ce Dieu qui est son père, François non seulement vit mystiquement avec lui cette relation enfant-père bien aimé mais il s’en fait le théologien, et même grand théologien. Ici, une certaine vision de François inculte, voire illettré, relève du romantisme plus que de la théologie. Certes François n’a pas fait d’études théologie dans une Université, alors que celles-ci sont en train de se multiplier en Europe et que de son vivant même, plusieurs des franciscains commenceront à fréquenter la première en date, celle de Bologne. Mais d’une part il a suivi l’école, y compris bien sûr le catéchisme à Saint-Georges et si sa connaissance du latin est médiocre, il peut écrire ; d’autre part lancé avec son père dans le commerce international, il a développé son savoir écrire à partir de ce domaine ; enfin, la liturgie est son école permanente de formation continue. Quand il écrit dans son Testament que lui est les premiers frères étaient des idiotae, traduire non seulement par idiots mais par illettrés est un contresens, il veut seulement dire qu’ils n’avaient pas suivi un enseignement théologique universitaire. Il est pourtant théologien et grand théologien, tout simplement parce que le catéchisme c’est de la théologie, et la liturgie plus encore et que François en est imprégné. Quand il s’adresse à Dieu, au Père donc, il le voit, il le connait, il l’éprouve dans sa réalité première et concrète, qui est celle de l’amour éternel partagé avec le Fils et avec l’Esprit. Ce n’est que dans un second temps que ce « Père » englobe, associé au Fils et à l’Esprit, la création et l’homme. Ce point important mérite qu’on essaie de le comprendre car il en va de notre relation fondamentale avec Dieu – le voyons-nous d’abord par rapport à nous, ou en lui-même, et donc dans le nous par rapport à lui qui en découle. Pour le dire en bref, François se décentre ici et nous invite à nous décentrer. Quand nous disons Notre Père, nous disons presque toujours (surtout que le génie de notre langue s’y prête) NotrePère, et nous sous-entendons en général (Mon) ou(Notre)Père quand nous nous adressons à lui et l’appelons Père – on peut en faire facilement l’expérience en écoutant dans une Eglise ou en se retournant sur soi-même. Autrement dit c’est notre (nous) qui est le plus accentué, qui est le centre : Dieu est surtout notre Père, Père oui, mais nôtre. François lui se perd (le jeu de mots m’est venu involontairement), face au Père, il s’oublie lui-même, il est face du Père de Jésus, du Père dans la Sainte Trinité. Un fait trahit ceci. Je ne sais pas pour vous mais moi quand j’arrive, furtivement il est vrai, à effleurer, même un tout petit peu, même de très loin, la réalité que ma langue me fait appeler Dieu et Père, je ressens exactement ce que j’ai ressenti les deux fois de ma vie où j’été en danger immédiat de mort, une fois de me ne noyer, l’autre fois de faire une chute de plus de mille mètres dans l’Himalya : un abîme sans fond qui s’ouvre devant moi, et pour Dieu, un abîme encore plus abîme du fait qu’il doit Père, qu’il soit mon Père. Et je m’accroche alors à ce que je peux, une parole de l’Évangile, une prière balbutiée, un Je vous salue Marie. Il me semble que François éprouve quelque chose de ce genre, sauf que lui il se plonge avec un courage qui me manque dans l’abîme : quand il exprime cette relation qu’il a avec le Père, qui est le Père pour lui, quand il veut nous la faire saisir et si possible partager, on voit venir sous sa plume des adjectifs qui s’ajoutent au nom Père, ainsi : Saint et juste, Seigneur roi du Ciel et de la terre, Saint, Créateur, Rédempteur, Consolateur et Sauveur. Ces adjectifs, qu’il prend dans l’Écriture et la liturgie et, essentiellement dans L’Écriture connue dans la liturgie, insistent surtout sur l’absolue transcendance du Père, la Source éternelle. On peut donc dire que quand François s’adresse à Dieu, il commence par se perdre dans la contemplation. (Contemplation, remarquons-le au passage (et c’est je crois une caractéristique de la mystique chrétienne, qui est à la fois extase et extase) qui dirige le regard de la foi à la fois devant et vers le Haut, face au Père qui est dans les Cieux et au Christ, particulièrement sur la croix et au-dedans, comme il le demande formellement à tous ses frères mineurs dans sa première Règle (chap 22) : « faisons-lui toujours une habitation et une demeure, pour lui qui est le Seigneur Doieu tout-puissant, Père, Fils et Saint Esprit »).

C qu’il vit dans cette contemplation le conduit à la conviction, ou plutôt l’expérience que Dieu suffit. Pas d’abord Dieu noussuffit, mais Dieu suffit, absolument. « Dieu seul suffit » : ce n’est pas du saint François, allez-vous peut-être me dire mais du Thérèse d »‘Avila : « Nada te pertube : Só Deus basta… » (Que rien ne te trouble, Dieu seul suffit »). Certes les phrases si profondes que le P. Eloi Leclerc met dans la bouche de François dans Sagesse d’un pauvre? “Dieu est, cela suffit, murmura François”… “Il suffit que Dieu soit Dieu.” Ne sont pas à la lettre de François. Pas à la lettre, oui, on ne les trouve effectivement pas telles quelles dans les Ecrits ou dans les Vies. Mais elles ne sont pas anachroniques et en fait François dit exactement la même chose à Dieu sous une autre forme verbale dans les Louanges : “ Tu es notre suffisance », ce qui veut dire exactement la même chose - et de plus les spécialistes de saint François ont établi que celui-ci privilégie les noms ou les adjectifs aux verbes. Nous pouvons donc sans vergogne citer encore un peu plus Eloi Leclerc :

« Dieu est, cela suffit, murmura François. Dans un découvert, il regarda le ciel. Il était sans nuages. Un milan rouge planait. Son vol tranquille et solitaire semblait dire à la terre : « Dieu seul est Tout Puissant. Il est l'Éternel. Il suffit que Dieu soit Dieu. » François sentit son âme devenir légère. Puissante et légère à la fois, comme une aile. Dieu est, cela suffit, répéta-t-il. Ces mots si simples le remplissaient d'une étrange clarté. Ils avaient pour lui une résonance infinie ».

Continuons avec cette adoration contemplative par François du mystère du Père Eternel, toujours contemplé en son mystère trinitaire. ? Qui mieux que lui même, peut nous faire partager sa vision de Dieu, le Père, de Dieu Trinité sainte? Qu'ont à nous dire ses écrits ? il suffit de les lire. Malgré leur peu de volume (moins d’une centaine de pages en édition courante) la moisson est abondante. Et de qualité : Un chiffre suffira pour en signaler la première : la richesse et la variété des voies par lesquelles François va à Dieu et nous parle de Dieu – que reflète celle des noms qu'’il lui donne : 86 ! Quelques uns, à côté des Tout-puissant, Seigneur, Maitre, Roi, Majesté, Par-dessus tout exalté etc… peuvent surprendre : Innocent, Familiarité, Rafraîchissement, Amical,… Il accumule souvent les noms et les adjectifs débordant d’amour émerveillé devant lui. Deux fois (Csol 2 et 1 R 23, 5), il se lance dans l’apophatisme (on en peut rien dire de Dieu) : Nul homme n’est digne de te nommer, mais il n’arrive pas à se l’appliquer à lui-même et brûle de lui dire, de nous dire, tout ce qui déborde de son cœur quand il s’adresse au Père ou en parle. En voici un exemple impressionnant, d’autant plus que ce n’est aps une prière mais une exhortation faite aux frères mineurs. De façon qui pourrait surprend si on en comprenait pas que pour François l’esprit déborde toujours la lettre, et le charisme la loi fut-elle canonique, c’est à la fin de son texte le plus législatif, sa première Règle, celui où il a essayé vraiment de toutes ses forces et avec l’aide de quelques frères lettrés de se couler dans le moule institutionnel et légal, que le texte le plus exalté surgit. Il vaut d’être écouté en entier, car il nous parle de saint François, ou plutôt il est un aveu de saint François qui vaut bien plus que de long discours sur sa relation à Dieu :

Aimons tous, de tout notre cœur, de toute notre âme, de tout notre esprit, de toute notre puissance et de toute notre force, de toute notre intelligence, de toutes nos énergies, de tout notre effort, de toute notre affection, de toutes nos entrailles, de tous nos désirs et de toutes nos volontés, le Seigneur Dieu qui nous a donné et qui nous donne à tous tout notre corps, toute notre âme et toute notre vie, qui nous a créés, rachetés et qui nous sauvera par sa seule miséricorde, qui à nous misérables et miséreux, putrides et fétides, ingrats et mauvais, nous a fait et nous fait tout bien.

Ne désirons donc rien d’autre, ne veuillons rien d’autre, que rien d’autre ne nous plaise et ne nous délecte que notre Créateur et Rédempteur et Sauveur, le seul vrai Dieu, qui est le bien plénier, tout bien, tout le bien, le vrai et souverain bien, qui seul est bon, indulgent (littéralement : pieux) , aimable, suave et doux, qui seul est saint, juste, vrai, saint et droit, qui seul est bienveillant, innocent, pur, de qui et par qui et en qui est tout pardon, toute grâce, toute gloire de tous les pénitents et de tous les justes, de tous les bienheureux qui se réjouissent ensemble dans les cieux.

Ainsi donc, que rien ne nous arrête, que rien ne nous sépare, que rien ne s’interpose.

Partout, en tout lieu, à toute heure et en tout temps, chaque jour et continuellement, nous tous, croyons vraiment et humblement et gardons dans notre cœur et aimons, honorons, adorons, servons, louons et bénissons, glorifions et exaltons au-dessus de tout, magnifions et rendons grâces au très haut et souverain Dieu éternel, Trinité et Unité, Père et Fils et Saint-Esprit, Créateur de toutes choses et Sauveur de tous ceux qui croient et espèrent en lui et qui l’aiment, lui qui est sans commencement et sans fin, immuable, invisible, inénarrable, ineffable, incompréhensible, insondable, béni, loué, glorifié, exalté au-dessus de tout, sublime, élevé, suave, aimable, délectable, et tout entier par-dessus tout désirable dans les siècles. Amen.

On a vraiment ici l’impression d’entendre François huit siècles bientôt après sa mort ; et il nous parle vraiment., plus encore, de l’entendre nous dire ces mots, pour nous entrainer dans sa contemplation amoureuse du Père. Dans ce texte, les mots se bousculent sur ses lèvres : 51 façons de dire Dieu, dont 44 différentes en deux minutes maximum à débit courant – seize appellations, 35 qualificatifs ! la surabondance des qualificatifs est significatifs : si le nom désigne, definit ou du moins circonscrit, et témoigne du travail de l’intelligence, l’adjectif peint, colorie, dit une sensation, un sentiment, témoigne du Coeur.

Dans un autre texte, qui est cette fois-ci une prière adressée à Dieu Trinité, nous allons retrouver les mêmes caractéristiques, le même ton, le même souffle mystique, :

Tu es saint, Seigneur, seul Dieu, toi qui fais des merveilles.

Tu es fort, tu es grand, tu es très haut, tu es roi tout-puissant, toi, Père saint, roi du ciel et de la terre.

Tu es trine et un, Seigneur, Dieu des dieux, tu es le bien, tout bien, le souverain bien, Seigneur Dieu vivant et vrai.

Tu es amour, charité ; tu es sagesse, tu es humilité, tu es patience, tu es beauté, tu es mansuétude, tu es sécurité, tu es quiétude, tu es joie, tu es notre espérance et notre allégresse, tu es justice, tu es tempérance, tu es toute notre richesse à suffisance.

Tu es beauté, tu es mansuétude, tu es protecteur, tu es notre gardien et notre défenseur, tu es force, tu es rafraîchissement.

Tu es notre espérance, tu es notre foi, tu es notre charité, tu es toute notre douceur, tu es notre vie éternelle, grand et admirable Seigneur, Dieu tout-puissant, miséricordieux Sauveur.

Ici, en moins d’une minute, pas moins de 36 dénominations pour Dieu, presque une à la seconde ! Comme une mitraillette de louange ! Ces deux textes, et tous les autres ou encore bien des noms de Dieu apparaissent, nous disent deux ou trois choses sur François et sa relation à Dieu :

1. François demeure un témoin de la vision hébraïque, néotestamentaire et patristique complète dans laquelle le nom c’est l’être et nommer c’est entrer en relation existentielle avec le nommé dans ce qu'’on dit de lui, avant que la poussée aristotélicienne puis de façon définitive moderne ne fasse du nom qu'’une convention à e rare exception quand dire c’est faire (je te baptise, je le jure, ou dans un autre registre, entre amoureux ou quand on dit des mots qui tuent, au sens propre ou figuré). Quand François dit à Dieu Tu es amour, c’est une rencontre amoureuse qu'’il vit avec Dieu. Quand il lui dit Tu es rafraîchissement, François ne sent plus la chaleur de la route ou du jour, etc…

2. Sa façon de parler de Dieu est de la théologie pratique et mystique : François nous apprend le langage du désir amoureux de Dieu, le « tout entier par-dessus tout désirable dans les siècles ». Il part de l’expérience humaine : paternité, famille, repos, force, joie, etc… des sensations et sentiments humains : chaleur, fraicheur, grand, doux, délectable, tendre etc…, des noms que la révélation donne à Dieu : Tout-puissant, saint, redoutable, Unique etc… , il utilise le vocabulaire apophatique : indicible, incompréhensible, insondable etc… ou à l’inverse cataphatique : Vie, lumière, Sécurité, Miséricorde, bonté, beauté, etc…

3. Il égrène ces mots comme un chapelet divin, et en même temps comme des balles de tennis envoyées respectueusement par-dessus le filet du mystère à Dieu, si je peux m’exprimer ainsi, avec chaque fois la conscience que « Nul homme n’est digne de le nommer » et le désir amoureux de le rencontrer.

Pour François, cette adoration du mystère du Père est d’abord celle du Père dans la Trinité sainte. Un mot de complément là-dessus. François utilise dans ses écrits plus d’une fois l’expression Trinité. Six fois exactement, on peut donc les citer :

Adorez le Seigneur Dieu tout puissant, dans sa Trinité et dans son Unité, Père, Fils et Saint-Esprit (1R)

Très haut souverain Dieu éternel, Trinité et Unité, Père, Fils et Saint-Esprit, (id)

(et juste après )

Je prie Dieu, qui est le Tout-Puissant, Trinité et Unité (id)

Au nom de la souveraine Trinité et de la sainte Unité, Père, Fils et Saint-Esprit. Amen. (L cl)

En Trinité parfaite et très simple Unité, L Ord (après mention du Fils et de l’Esprit) :

Bénie soit la sainte Trinité et l'indivise Unité. (Exhortation à la Louange)

Deux choses sautent aux yeux en écoutant ces six phrases. D’une part, il l’utilise ces six fois le terme de « Trinité » en y ajoutant à chaque fois le mot « Unité ». Cela montre pour lui que le mystère de l’unitrinité divine est toujours présent pour lui dès qu’il s’agit de Dieu. Il le vit et cela vient « automatiquement » si l’on peut dire sous sa plume. D’autre part la mention des trois personnes est toujours associée, ou très proches l’une des autre dans le texte. La démarche de François, qu’on retrouve dans la théologie franciscaine et qui fait partie de notre identité franciscaine, est à l’inverse de celle qui était généralement enseignée dans les facultés de théologie durent des siècles (où François n’a jamais mis les pieds, je le rappelle). Celles-ci partaient de Dieu Un (De Deo Uno) puis des personnes de la Trinité (de Deo Trino), lui part toujours des trois personnes, il va de la vie même de Dieu à la substance divine partagée par els Trois. Cela consonne avec le fait que Dieu n’est jamais pour lui un principe, une idée mais quelqu’un, ces trois avec lesquels nous pouvons entrer en relation, avec chacune.

C’est même peu de dire de François comme je l’ai fait plusieurs fois qu’il a été un amoureux de Dieu trinité parfaite et très simpleUunité, du Père, du Fils et de l’Esprit. Ils sont sa vie, toute toute sa vie, ils sont sa vie. Sept siècles avant Isabelle de la la Trinité, il aurait pu signer chacun des mots de sa grande prière de celle-ci : « Ô mon Dieu, Trinité que j’adore, aidez-moi à m’oublier entièrement pour m’établir en vous, immobile et paisible ». Et c’est là le secret de la séduction que ce petit homme sans séduction a exercé sur tant de ses contemporains, en poussant des milliers à tout quitter pour le suivre comme d’autres avaient tout quitté pour suivre Jésus 1200 ans auparavant. Ce sens de Dieu, de la divinité de Jésus, de la présence de l’Esprit Saint affleure à chaque page de ses Ecrits, autant que dans ses prières. Il est d’une telle force que celle-ci explose chaque fois qu’il agit ou qu’il parle. Ou qu’il parle…Car François comme chacun de nous doit trouver et utiliser des mots pour exprimer tout ceci, pour parler de Dieu. Or ces mots ne sont pas n’importe lesquels, ce sont essentiellement les mots de la Liturgie, ceux qu’il a entendu, ceux qu’il chante dans les églises. Et ces mots François les utilise amoureusement, et ils expriment son attachement passionné à la liturgie comme rencontre amoureuse avec le Dieu d’amour. C’est pourquoi, pour lui, réparer le lieu de la liturgie, l’Eglise, c’est réparer la maison de Dieu, c’est faire que cette maison soit vraiment la sienne, une maison digne de lui, une maison où il se sent bien. Et nous voyons François se déplacer avec un balai pour nettoyer les églises devant lesquelles où il passe. Ou réunir les prêtres pour leur enseigner à conserver dignement la réserve eucharistique et à orner leurs sanctuaires. Il prend soin et fait prendre soin des vases sacrés et des vêtements liturgiques. Pour un peu il faudrait le classer dans la catégorie des dévotes et punaises de sacristie et maniaques de la chasse à la moindre poussière dans les églises, et il ne s’en offusquerait pas. François possède un extraordinaire sens du sacré qui il faut le reconnaître s’est bien émoussé aujourd’hui – voir les efforts depuis 20 ans du cardinal Ratzinger puis de Benoît XVI pour le restaurer. Mais, c’est son charisme mais aussi ce qu’il nous appelle a essayer de saisir avec lui, cette attitude n’a rien d’une manie ou d’un comportement maniaque plus ou moins pathologique comme les psy le pensent souvent, c’est une façon d’être et de vivre qui découle de son sens de Dieu, de la Trinité, de l’amour de Dieu qui nous a donné son Fils unique, de l’amour du Christ qui pour nous et pour notre salut s’est fait homme. Ce sens de Dieu est l’horizon sans lequel on ne comprend rien à François. Parler de François sans mentionner Dieu, comme on le voit dans, les François écolo ou pacifiste du grand public, c’est, pour reprendre l’image de Chesterton, comme parler de Christophe Colomb sans mentionner l’Amérique. François est un théo-maniaque et tout autant un théo-didacte (1 R 23 30 « ne désirer ne chercher que Dieu »).

Une dernière prière nous fera entrer encore plus avant dans l’intimité de François avec Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, en nous en faisant saisir en action la dynamique.

Dieu tout puissant, éternel, juste et bon, par nous-mêmes nous ne sommes que pauvreté;

mais toi, à cause de toi-même, donne-nous de faire ce que nous savons que tu veux, et de vouloir toujours ce qui te plaît;

ainsi nous deviendrons capables, intérieurement purifiés, illuminés et embrasés par le feu du Saint-Esprit, de suivre les traces de ton Fils notre Seigneur Jésus-Christ,

et, par ta seule grâce, de parvenir jusqu'à toi, Très-Haut, qui, en Trinité parfaite et très simple Unité, vis et règnes et reçois toute gloire, Dieu tout puissant dans tous les siècles des siècles. Amen. Lettre à l’Ordre

François est à la fin de sa course, sans doute fin 1224 et celle-ci s’achève dans la souffrance physique et les épreuves morales. Cet homme gravement malade et écrasé par l’évolution de la multitude de frères qu’il aurait voulu maintenir dans la simplicité absolue des débuts mais qui lui échappe par la nécessaire structuration car il y a désormais des milliers de frères dans l‘Ordre. Cette lettre elle aussi, comme d’autres textes de cette époque, a un parfum de testament. François comme dans ceux qu’il écrira en 1226 veut faire partager à ses frères à la fois son itinéraire spirituel, là où il l’a mené et là où il va. Mais, au lieu de le faire sous forme d’admonitions ou d’exposé comme il le fait ailleurs, et aussi dans cette Lettre, il le ramasse et le centre dans cette extraordinaire prière.

D’une certaine façon cette prière est une sorte d’écho et de réponse à celle de ses débuts, devant le crucifix de saint Damien et dans les églises :.

LeSeigneur me donna une grande foi aux églises, foi que j'exprimais par la formule de prière toute simple:

Nous t'adorons, Seigneur Jésus-Christ, dans toutes tes églises du monde entier, et nous te bénissons d'avoir racheté le monde par ta sainte Croix

(Testament).

En effet, son commencement, Dieu tout puissant, éternel,répond au Dieu très haut et glorieux de la prière devant le crucifix – tout au plus peut-on remarquer que éternel a remplacer glorieux – à l’approche de «sœur notre mort corporelle, à qui nul homme vivant ne peut échapper » comme François l’appelle dans le Cantique des Créatures, François est plus sensible à cette dimension du mystère de Dieu alors qu’il l’était à sa gloire dans le premier saisissement de la rencontre. Mais en Dieu le poids de la gloire et celui de l’éternité sont une seule réalité.

Plus important est qu’à ces deux qualificatifs du Tout Autre, de l’Au-delà de tout François en ajoute deux nouveaux : juste et bon, qui eux résument cet itinéraire spirituel dont je parlais. « Deux ou trois choses que je sais d’elle » est le titre d’un film de Godard. François aurait pu dire « Deux ou trois choses que j’ai appris sur lui », çà partir de l’éblouissement de la rencontre où la réalité de Dieu lui a été révélée, c’est cela : juste et bon, jute et bon dans ses relations avec les hommes, deux mots lourds de la miséricorde de Dieu et plus encore de son amour, de son amour foi pour l’homme.

On peut aussi remarquer que dans ces quatre qualifications, François unit la gloire interne et externe de Dieu, saisi d’abord en lui-même puis pour nous, dans son agir (Tout-puissant) et dans son être (Éternel) puis dans l’Histoire du salut, ici résumée en deux mot : justice et miséricorde, qui disent tout.

Cette prière redit aussi ce que François a découvert dès le début de son itinéraire et qu’il tient toujours aussi ferme – s’il y en a un à qui ne monte pas à la tête l’incroyable succès de son initiative démarrée en quémandant quelques pierres dans les rues d’Assise et qui couvre déjà toute l’Europe dans parler du Maghreb où Frère Bérard et ses compagnons ont reçu la palme du martyre, c’est bien lui : « par nous-mêmes nous ne sommes que pauvreté » et tout bien possible – que ce soit une grâce ou celui que nous accomplissions ne vient que de Dieu, n’appartient qu’à lui, ne doit être attribué qu’à lui : « à cause de toi-même, « par ta seule grâce ». Pas d’illusions sur l’homme ou de complaisance ou de prière entrée sur soi chez lui. Dieu seul. François bien sûr a trouvé ce sens si fort de la dissemblance entre la grandeur et la sainteté de Dieu d’un côté et notre petitesse et pauvreté humaine dans l’Écriture, en particulier dans les psaumes, 8 ou autres. Mais c’est tout autant son expérience personnelle et, ce me semble, une caractéristique paradoxale de la mystique chrétienne : d’une part elle jette le mystique dans une conscience dramatique de l’abîme entre le Créateur et sa créature, entre Dieu et lui, non seulement ontologique mais aussi morale ( St Jean de la Croix écrit, je crois, quelque part que quand il ne reste qu’un petit fil qui nous retient et nous empêche d’être tout à Dieu, c’est le plus fort de tous – je cite de mémoire, et on quand les plus grands saints et mystiques se voient comme le plus grands pécheurs, ce n’est en rien de la coquetterie, plus on approche du seul Saint plus on est lucide sur ce qui lui est contraire, qui n’est plus ressenti selon une échelle « objective » des commandements par exemple mais selon l’échelle expérimentale de ce qui est vécu. D’autre part c’est de cette petitesse même qui est la voie choisie par Dieu pour nous attirer à lui, et peut-être même que c’est la seule possible car cette petitesse et la conscience que nous en avons-nous pousse comem els enfants à nous confier seulement à lui.

Cet itinéraire que la grâce de Dieu lui a donné de parcourir, il en donne les conditions de possibilité (« faire ce que nous savons que tu veux, et de vouloir toujours ce qui te plaît « « il en donne la route (« suivre les traces de ton Fils notre Seigneur Jésus-Christ »), il en donne le véhicule, l’Esprit Saint (intérieurement purifiés, illuminés et embrasés par le feu du Saint-Esprit, ) et il en donne le but, le terme, l’achèvement, le lieu d’arrivée : « parvenir jusqu'à toi », jusqu’au Père. Voilà ou l’a conduit, ou peut nous conduire se laisser faire par Dieu ! C’est bien sûr une prière destinée aux frères mineurs et à la famille franciscaine, puisque c’est aux premiers que s’adresse la Lettre qu’elle conclue mais la dynamique, le parcours qu’elle suggère vaut pour toute vie chrétienne, chemin de vie trinitaire – d’abord l’Esprit Saint purifie, puis il nous met dans la suite du Christ et celui-ci nous conduit à l’ultime, à la rencontre avec le Père. Et puisque nous sommes dans une équipe de recherche sur al mystique, on peut aussi y voir non un écho mais une expérience très personnelle, celle de St François, qui rejoint tout à fait la théologie de l’expérience mystique avec ses trois phases, purificatrice (ascétique), illuminative et unitive ; d’ailleurs St Bonaventure, qui est en quelques sorte un François d’Assise qui aurait eu aussi un doctorat en théologie, est un des docteurs de ces trois phases ou voies.

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Voilà. Je pourrais m’arrêter-là, d’autant plus que lui-même nous le dit : « Dieu suffit », son mystère nous dépasse infiniment et nous n’avons rien d’autre à faire qu’à le contempler éperdument. Mais alors je ferai de lui comme un semblable aux mystiques juifs ou musulmans, un hasid ou un soufi émerveillé et enivré de la transcendance absolue de Dieu. Mais alors, si je m’arrêtais là je trahirais François. Car cet homme qui avait ce sens si pur de l’infinie transcendance divine et y répondais par la confiance du petit enfant était un chrétien, un homme qui par la foi sait de certitude absolue que ce Père a tant aimé le monde qu’il nous a donné son –Fils unique, le Fils éternel, Jésus Christ, venu en ce monde, venu dans la chair. Et le même François perdu dans l’océan infini de la transcendance divine est celui qui à Greccio invente la première crèche vivante (d’ailleurs sans Marie ni Joseph, avec seulement un âne et un bœuf – quant au petit Jésus, un miracle fait que la place qui le désigne voit l’apparition d’un nouveau-né – de plus cette première crèche vivante a lieu au cours d’une eucharistie. François ressent ainsi à la fois et du même mouvement, l’absolue transcendance du Père (Dieu est Dieu cela suffit) et son absolue proximité avec chaque homme en Jésus-Christ. Paradoxe de la Révélation dans laquelle le Tout-autre se révèle comme tout-proche : « Il est venu parmi nous, il s’est fait l’un de nous ».

François et Jésus ! Un des livres sur notre saint s’appelle François d’Assise et de Jésus. On ne saurait mieux dire. Celui qui m’a initié à la voie franciscaine, le Père Marie Joseph gerber , sa cause vient d’être introduite au niveau diocésain , dit de même, je cite :

En vertu de sa vocation spéciale – vocation peut-être unique dans l'Église ! – François était appelé à être comme une "réincarnation du Christ" (Pie XI) ou mieux à rendre présent et comme tangible aux hommes de son siècle et des siècles à venir cette Réalité inouïe qui domine et surpasse tout : le Fils de Dieu fait homme et mort par amour pour nous sur la croix. Mieux que personne François a réussi à présenter à l'Église et au monde la ressemblance exacte du Fils de Dieu fait homme, en suivant ses traces, reproduisant ses actions et s'animant de ses sentiments… C'est en vivant selon la forme du St Évangile que François est devenu Christ lui-même. Il a été le disciple le plus docile, le plus convaincu et généreux du divin Maître. Aussi la signature divine sera-t-elle donnée sur l'Alverne par les stigmates, et l'achèvement de l'union ainsi réalisée. François ne peut plus apparaître sans qu'en lui transparaisse visiblement même à nos yeux charnels "le Christ Fils du Dieu Vivant" (Etre la joie de Dieu).

Cette intimité avec Jésus et cette transparence au Christ ont été un voire le trait le plus frappant de François pour ses contemporains. Les stigmates en sont la preuve, l’icone, le sceau, la signature, et c’est sur eux que l’attention s’est surtout portée – tout comme à l’époque moderne à Lourdes elle s’est surtout portée sur les miracles (dans l’un et l’autre cas, remarquons el prudence de l’Eglise : alors que les stigmates étaient connus dès les jours qui suivirent la mort par une lettre partie d’Assise, la bulle de canonisation ne les cite pas, et si l’Eglise par la voix de Grégoire IX permet que Celano les relate, elle mettra plus de dix ans à les reconnaître, tellement le phénomène paraissait extraordinaire, voire blasphématoire : un homme mortel configuré au Fils éternel). En dehors de sa famille, qui a toujours eu une image plus complète, plus riche de lui, c’est cela qui a donné à François son extraordinaire popularité. Il n’ y a aucun doute là-dessus, à partir des témoignages, : au XIIIe siècle ce n’est pas le François aux nombreuses aventures du XIXe siècle, ni le François écolo (il a fallu attendre le XXe siècle pour qu'on s’en aperçoive), ni même le François de l’Evangile nu ou l’époux de Dame pauvreté, c’est le stigmatisé qui frappe – voir les écrits et les témoignages, voir les peintures – c’est cela qui s’est répandu à travers la culture religieuse populaire et qui a fortement marquée celle-ci dans le sens d’une dévotion à la croix et aux plaies de Jésus. Le saint de la joie parfaite a quelque responsabilité dans la fixation de la spiritualité occidentale, médiévale puis moderne, sur la croix en oubliant quelque peu la Résurrection…

Cette focalisation sur les stigmates est normale, et c’est même très franciscaine en tant que logique de l’Incarnation associée à cette vision symbolique du monde qui est partie intégrante de la voie de François et sur laquelle je viendrais bientôt. En témoigne un chroniqueur nous racontant l’histoire suivante, arrivée dans un couvent franciscain anglais au XIIIe siècle: deux hérétiques convertis par des franciscains ont une vision du Christ avec les apôtres et des saints religieux de tous les ordres, mais pas de François ni de franciscains. Ils en furent choqués, prenant François pur un grand saint. Mais ce moment là Jésus bougea dans leur vision, et un espace s’ouvrit entre lui et saint Jean à son côté : Jésus ouvrit doucement la blessure de son cœur : François était dedans ! François comme le saint avec l’intimité la plus grande avec le Christ, et précisément avec le Crucifié ! Cette vision symbolique qui en dit plus qu'’un gros traité de vie spirituelle sur la relation de François à Jésus.

Qui donc est Jésus- Christ pour François ? Avant lui, aux XI-XIIe siècle, la figure du Christ qui dominait la chrétienté occidentale était celle de saint Bernard : le Fiancé de l'âme, avec un itinéraire de rencontre balisé par une série de progrès spirituels par lesquels l'âme s'unit spirituellement au Christ dans une « noce mystique ». François change l’angle de vue. Après l’épisode de saint Damien, l'image aimante du Christ n'est plus pour lui d’abord un objet de « désir » d’union (qui certes demeure) mais un « exemplaire » (un modèle) pour sa vie puisque Jésus lui a demandé de rebâtir sa maison, la maison que lui a construite. Le chemin spirituel que François propose pour adhérer au Christ est moins l’union que la suite du Christ des Evangiles. Et ce, bien avant les stigmates, jusqu’à la croix : n’est-ce pas le Christ sur la Croix qui lui a parlé ?La voie de François est une voie d’action, même si son désir est d’(abord d’être un contemplatif (c’est chez lui une tension intérieure).

Jésus saisi dans la liturgie eucharistique.Mais François est aussi un mystique de l’union, comme saint Bernard, mais à sa façon, plus incarnée. S’il entend imiter le Christ, il sait qu'’il peut aussi le rencontrer, le voir, le voir de ses yeux de chair, et même l’assimiler en le mangeant. Dans l’Eucharistie. Pour saisir l’importance insigne de François dans l’histoire du christianisme en ce domaine qu'il me suffise de rappeler ceci : à sa naissance, on assiste depuis des siècles au déclin de la pratique sacramentelle : à partir du Xe siècle nombre de prêtres ne célèbrent l’eucharistie que trois ou quatre fois l’an. Même des clercs et des prélats n’y assistent plus. Le contact concret avec le Fils de Dieu venu dans la chair s’étiole ou disparait. François, lui, prend au sérieux la vérité de l’Incarnation. Il discerne en elle un Mystère, un Espace de salut, une Norme de foi, une Norme de conduite. Pour lui, « le Christ a voulu manifester sa divinité dans l’humilité et la pauvreté des signes humains», et continue à le faire dans l’Eucharistie. Tour comme les apôtres ne voyaient que l’homme Jésus et discernaient Fils de Dieu, François voit l’Eucharistie et discerne le Fils de Dieu. Il le dit avec la simplicité du génie, et il semble bien qu'’il ait été le premier à le dire aussi simplement et avec autant d’évidence :

Du très haut Fils de Dieu, je ne vois rien de sensible en ce monde, si ce n'est son Corps et son Sang très saints

(parenthèse : les spiritualités postérieures insisteront sur les autres présences du Christ, dans sa Parole, dans le pauvre (Matthieu 25), et lui-même sait qu’il rencontre le Christ dans L’Evangile et les lépreux, mais aucune n’a cette plénitude et l’immédiateté simple :

François voit Jésus dans l’hostie tout simplement parce que Jésus l’a voulu, parce que Jésus l’a dit, et qu’il le croit. C’est aussi simple que cela. François aime Jésus et qu’il est éperdu de reconnaissance envers lui d’être resté avec nous dans l’Eucharistie. François n’est ni un théologien compliqué ni un mystique visionnaire, c’est un réaliste ; comme l’ enfant est fondamentalement réaliste, c’est à dire confiant sans se poser la question s’il l’est ou non en ce qu’il voit et dont on lui dit que c’est ceci ou cela. Il croit celui qu'’il l’aime quand celui-ci lui dit par la voix du prêtre : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang ». Et il dit merci, merci, merci (c’est d’ailleurs le sens premier du mot : eucharistie). Et comme vivre avec Jésus est ce qui lui donne le bonheur, il le fait le plus qu’il le peut, demandant que la messe soit célébrée tous les jours dans ses Fraternités, une sacrée nouveauté. Il y assiste lui-même tous les jours et communie souvent, une innovation sept siècles avant Pie X : dans les monastères les moines non-prêtres ne communient guère qu'’une fois tous les deux mois, et dans les paroisses c’est seulement en 1215 que le Concile du Latran IV requiert l’obligation des Pâques, la communion une fois l’an pour les laïcs. L’Eucharistie pour François, c’est Noël tous les jours, Jésus qui vient en notre monde à chaque messe – et on sait par Greccio combien Noël compte pour lui ! Cette foi dans l’Eucharistie à son revers. Le doux François est impitoyable et d’une intolérance qui nous fait frémir quand il s’agit de ceux qui refusent de voir ce qu'il voit :

Tous ceux qui voient le sacrement qui est sanctifié par les paroles du Seigneur sur l'autel, par la main du prêtre, sous la forme du pain et du vin, et ne voient et ne croient pas selon l'esprit et la divinité que ce sont vraiment les très saints Corps et Sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ sont damnés

Admonitions, 1

Damnés. Rien de moins, et le mot ne peut être pris à la légère, le salut ou la damnation, c’est du sérieux pour François, c’est même pour prêcher le premier et sauver de la seconde qu’il se fait prédicateur alors que la vie avec Jésus dans la prière d’un ermitage lui irait fort bien. Dans la pratique, il ne va pas le dire à la face de tous ou poser à tous la question, mais sur le fond, il semble que tout simplement il ne comprend pas que d’autres puisent ne pas voir et ne pas croire et que (sans poser les questions augustino-jansénistes sur les responsabilités dans cette damnation) c’est pour lui le plus grand malheur.

François saisit l'Eucharistie en homme concret. Par lui il lui est loisible, pour parler comme un poète français de posséder ce après quoi soupirera Rimbaud près de sept siècles après lui, « la vérité dans une âme et un corps”– l’eucharistie est pour lui vraie nourriture (cf Evangile de St Jean), une réalité aussi matérielle que spirituelle, aussi visible et sensible (je vois, je mange) qu'intelligible (je sais que c’est le corps du Christ). Il lui est impensable que ce qui serait reçu en réalité ne puisse être vu et touché en réalité : « je veux le voir, de mes yeux de chair » (1 C 30).

Quel sens donne-t-il au « très haut Fils de Dieu » qui se donne à nous dans sa présence eucharistique ? Il répond lui-même à cette question : l’humilité de Dieu, et précise :

Que l'homme tout entier craigne, que le monde entier tremble, et que le ciel exulte quand le Christ, Fils du Dieu vivant, est sur l'autel dans la main du prêtre ! Ô admirable profondeur et stupéfiante faveur ! Ô humilité sublime ! Ô humble sublimité ! Que le Seigneur de l'univers, Dieu et Fils de Dieu, s'humilie au point de se cacher pour notre salut sous une modique forme de pain ! Voyez, frères, l'humilité de Dieuet répandez vos cœurs devant Lui ; humiliez-vous, vous aussi, pour être exaltés par Lui. Ne retenez donc pour vous rien de vous, afin que vous reçoive tout entier celui qui se donne à vous tout entier.

Lettre à l’Ordre 26-29

Et cela ne se limite pas à une vision personnelle, il invite tous ses frères à voir de même dans l'Eucharistie « l'humilité de Dieu ». En effet, pour François, Dieu est humilité : « Tu es humilité » écrit-il – nous retrouvons ces mots dans les Louangesqu'il a composées pour frère Léon. Pour lui, ce qui inspire la crainte de l'homme, le tremblement du monde et l'exultation du ciel, ce ni la toute puissance de Dieu, ni son terrible jugement, mais son « humilité » : sa profonde, stupéfiante et sublime « humilité » - on pense au chapitre XIX du Premier Livre des Rois dans la Bible, Dieu ne se tient pas dans l’ouragan ou el tremblement de terre ou le feu mais dans la brise légère . Cette « humilité dans l’eucharistie » de Dieu consiste donc pour François en ceci que, nous l’avons entendu, « Le Seigneur de l'univers, Dieu et Fils de Dieu, s'humilie au point de se cacher pour notre salut sous une modique forme de pain ». Comment alors ne pas s’extasier et jubiler : « Ô admirable profondeur et stupéfiante faveur ! Ô humilité sublime ! Ô humble sublimité ! » Ce mystère de l'Eucharistie, la consécration du pain et du vin est en effet une réelle « auto-humiliation » de Dieu, une réelle dépossession de son infinie supériorité :

Voici, chaque jour, Il s'humilie comme lorsque des trônes royaux, il vint dans le ventre de la Vierge ; chaque jour, il vient lui-même à nous sous une humble apparence ; chaque jour, il descend du sein du Père sur l'autel dans les mains du prêtre.

Admonitions, 1

Vous l’avez remarqué : François ici lie et rapporte le mystère de l'Eucharistie à celui de l'Incarnation. Cela n'est évidemment pas une idée nouvelle, les Pères de l’Église l’ont déjà fait souligné mais son originalité est de le voir sous cet angle précis de l’humilité de Dieu, inspiré sans aucun doute par l’Hymne aux Philippiens de saint Paul, sur la kénose de Jésus

Le Christ qui était dans la condition de Dieu n'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu, mais au contraire, il se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur. Devenu semblable aux hommes, et reconnu comme un homme à son comportement, il s'est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu'à mourir et à mourir sur une croix"(Ph 2, 6-8).

François voit dans chaque Eucharistie célébrée une nouvelle « kénose » en même temps qu'’une « nouvelle Incarnation » : de la même façon que « le Verbe s'est fait chair », le Verbe se fait « Pain eucharistique » dans chaque Messe célébrée.

François n'est pas un mystique spéculatif, il ne vit pas sa vision eucharistique d'une manière seulement intérieure et passive, il le fait aussi d'une façon vive voire spectaculaire, il extériorise sa vision de l’Eucharistie-Incarnation et la transmet aux autres.

L’histoire de Greccio le montre et puisque nous sommes en Avent, autant en dire un mot maintenant : A propos de crèche, j’ai longtemps cru que St François d’Assise en était l’inventeur, un soir de Noël 1223 dans le village de Greccio, qui lui avait donnée son nom. J’avais, comme l’on dit, « faux sur toute la ligne ». Notre mot crèchevient du francique kreppe, qui signifie mangeoire. De plus, saint François n’a pas inventé la crèche, bien plus ancienne : on montrait aux pèlerins de Terre Sainte la mangeoire de Bethléem, et il a dû en voir à Rome. Il peut tout au plus être crédité de l’invention de la crèche vivante. Et encore : sa crèche de Greccio était bien différente des nôtres, vivante ou de santons. Certes, il avait demandé aux paysans du village de venir avec des torches qu'on enflamma pour que la sainte nuit illumine plus que le jour au chant des hymnes de Noël, et il avait fait apporter une mangeoire, du foin, un bœuf, un âne. Mais nulle part la chronique la plus ancienne, écrite trois ans après sa mort et six ans après l’événement ne nous dit que la Vierge Marie était représentée par une paysanne, ni que St Joseph était représenté par un paysan ou par un compagnon de St François tandis que ce dernier proclamait l’Evangile. Et pas plus de nouveau-né ou de bambin entre eux deux pour faire le petit Jésus.

« Faux sur toute la ligne », vous disais-je. Sauf que… au centre, il y a avait bien Jésus ! Lisez la chronique la plus ancienne, écrite trois ans après la mort de saint François, six ans après l’événement : « Enfin l'on célébra la messe sur la mangeoire comme autel et le prêtre qui célébra ressentit une piété jamais éprouvée avant ». Coup de génie spirituel de St François : mettre l’Eucharistie là où nous mettrons bientôt l’Enfant Jésus ! Car pour lui, l’Eucharistie, c’est Noël tous les jours, le Christ vient chaque fois sur l’autel tout comme il est venu au monde à Bethléem.

De plus ‘l’Eucharistie fait le lien entre la crèche et la Croix. François sait que si le Christ a institué l'Eucharistie, c'est pour que l'unique sacrifice de la Croix soit renouvelé et réactualisé comme sur les grands Crucifix italiens du début du XIIIe siècle le Christ est souvent représenté avec, à l'arrière-plan, une table couverte d'une nappe rouge: l'Eucharistie.Lorsque nous venons vers cette table pour recevoir la Communion, nous marchons vers la Croix.

Mais François est aussi, sans le savoir, un maitre en christologie (partie de la théologie qui étudie le Christ). Uniquement à partir de ses Ecrits authentiques, un franciscain vietnamien, le P. Norbert Nguyen Van Khanh a pu écrire un gros traité de christologie, impossible à suivre, il y faudrait plus d’heures que ces quatre leçons. Pour résumer en quelques phrases : sa christologie est essentiellement johannique, le Christ est pour lui à la fois le Christ glorieux et l’humble homme de Nazareth ou des routes de Judée. Christ glorieux, celui du Jugement dernier, Dieu, Seigneur et juge, l’image dominante jusqu’à lui au Moyen-Âge, celui à qui on doit crainte révérencielle et hommage, et pour qui François appelle à l’universel hommage. Il se prosterne quand il entend son nom, il recueille avec piété tous les papiers sur lesquels celui-ci se trouve, il balaie ses églises… Mais, et là François est beaucoup plus original, il insiste tout autant sur le Christ vrai homme de chair contrairement aux hérétiques qui n’y croient pas ou du moins le minimisent. Au lieu de leur opposer seulement un Christ surtout glorieux, François développe de façon très originelle les images du Christ serviteur, certes évangélique mais quelque peu passée sous silence : celui qui lave les pieds, le serviteur souffrant, le mendiant, le pèlerin, le ver de terre, et bien sur l’Agneau. Et alors, face à lui, son attitude essentielle est la compassion, l’amour du cœur brisé de compassion.

Le Christ est de plus pour lui le Créateur en tant que médiateur du Père, et le rédempteur, toujours comme médiateur du Père Sauveur. Il est la Parole du Père, en tant qu'’expression de son vouloir, sa « main ». Il est, et là aussi François est original, l’expression de l’humilité du Père (qui chez lui n’est pas une vertu mais un acte, celui par lequel Dieu créateur et sauveur, condescend jusqu’à nous. Le Christ est tout autant notre maitre, l’unique, notre lumière, notre sagesse. Il est le Fils bien-aimé du Père, notre frère et notre intercesseur.

Les stigmates. Avant de quitter François et Jésus revenons encore aux stigmates. Son intimité, sa transparence au Christ, est donc couronnée en s’inscrivant dans sa chair en septembre 1224 à L’Alverne. Il est le premier stigmatisé sûr de l’histoire (on en recense plus de 300 depuis). Le lien avec le désir du martyre est évident, Bonaventure le dit explicitement : « O vraiment heureux toi dont la chair, sans passer par le fer d’un tyran, n’en fut pas pour autant privée de la ressemblance avec l’Agneau immolé », et Celano précise : « Il désirait connaître ce qu'il pouvait faire ou laisser faire en lui qui fût le plus agréable au Roi éternel » (1C 91. Jacopone da Todi lui prête ces paroles au Christ qui le résume tout entier « Ô toi qui t’es donné à moi sans mesure, en vain ta parole m’ordonne la mesure ». Les stigmates sont le sommet de la vie mystique de François, de sa suite de Jésus allant jusqu’à la parfaite conformation, mais aussi le martyre non sanglant (et encore) de François qui signe sa conformation au Christ, pour donner vie, comme le flanc de l’Agneau immolé ne cesse de couler. La croix de saint Damien lui avait parlé, maintenant elle s’inscrit dans sa chair. (Santaner) Comme l’ouvrier porte sur sa chair son histoire par ses mains calleuses (et à vrai dire nous tous), François porte sa condition de disciple conformé au maître. Cette irruption du surnaturel d’ailleurs ne change pas sa condition, il continue de souffrir du paludisme, il devient aveugle. Il est d’ailleurs de la plus grande discrétion dessus et il faudra attendre sa mort pour qu'on commence à en parler, et plus encore pour qu'on en comprenne l’insigne signification.

Et l’Esprit-Saint ? François est fils de son temps, on le trouve explicitement bien moins que le Père et le Fils, je l’ai déjà signalé, et toujours soit en énonciation de la Trinité, soit comme Esprit du Père, Esprit du Fils, ou qui nous conduit vers le Père et nous fait discerner le Fils comme Fils et sa présence dans l’Eucharistie. C’est pourquoi nous l’avons vu à l’œuvre dans la relation mystique de saint François avec le Père, la Trinité et Jésus-Christ le Fils unique.

Pour conclure : les dimensions d’une conférence dans le cadre qui est le vôtre m’ont poussé à me centrer sur l’essentiel de la mystique de saint François, la vie en Dieu seul, Père Fils et Esprit Saint. Et ce n’est certes pas le trahir, lui qui aurait tant désiré vivre dans un ermitage. Mais François fut aussi celui qui inlassablement marchait sur les routes d’Italie et d’ailleurs, et aussi celui qui sans l’avoir voulu s’est trouvé en quelques années à la tête de plusieurs milliers d’homme qui coulaient suivre et vivre l’Évangile avec et comme lui, et qui en fut vite débordé, jusqu’à se dessaisir de la tête de l’Ordre qu’il avait fondé malgré lui. Or un des traits les plus caractéristiques de François est qu’on ne peut le découper en tranches : le mystique, l’évangélique, le fondateur, l’écologiste avant le mot etc. (j’ajouterai : le diacre, car il le fut et je suis en train d’écrire un livre là-dessus). Donc, de même que François n’épuise pas loin s’en faut, la mystique chrétienne, la mystique n’épuise pas saint François – Dieu merci, c’est même toute la beauté et la richesse de notre Église que cette vérité symphonique des charismes et des saintetés.


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