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Seraphim de Sarov

LA RUSSIE AU QUOTIDIEN EN CE TEMPS 

Politiquement 

 

La fin du XVIIIème c’est le règne de Catherine II qui met fin à une certaine instabilité et qui fait mine d’appliquer les idées des philosophes français des lumières dans son vaste empire fait de 94% de serfs, dirigés par des nobles propriétaires qui étaient jusqu’alors encore des serfs du tsar. Quelques familles puissantes s’ouvrent à l’influence allemande puis française, mais St Petersburg est loin et le pays réel reste –mis à part la conquête de l’Est (la Sibérie), l’éternelle Russie des paysans fixés à leur terre et à la pauvre isba. En revanche la révolte des paysans sous la conduite du cosaque Pougatchev –qui se faisait appeler tsar Pierre III (il y en a eu d’autres)- avait promis l’affranchissement des serfs. Il mourra décapité en 1775. C’est une époque où l’on tue les propriétaires terriens ou leur régisseur avec un semblant d’appareil judiciaire impliquant des faux cosaques vrais tatars, des faux colonels vrais adjudants chefs sous la bannière d’un faux tsar. Personne n’était dupe mais l’ordre était sauf : les serfs n’avaient pas tué eux-mêmes leur maître. Saint Petersburg reprendra un peu les rênes grâce au retour des militaires revenus du front turc. Jusqu’à l’invasion de la nation par les armées napoléoniennes en 1812 venues donner la leçon à Alexandre I … et leur déconfiture due apparemment plus au typhus des poux contractés en Pologne qu’à l’hiver russe.

C’est un monde de castes : les paysans qui appartiennent  à leur terre et qui viennent avec elle lors des héritages de leur Seigneur ; les aristocrates qui parfois vivent loin de leur terre, à la cour ; les militaires ; les moines ; les marchands, la caste des villes dont fait partie notre héros. C’est un monde où l’on prend la suite de son père, où l’on se marie selon son rang.

A l’étanchéité des castes répond aussi une étanchéité géographique. Il faut un passeport pour changer de province, et les barrières ne sont pas que bureaucratiques, les bandits de grand chemin sont nombreux et l’on doit rejoindre des caravanes pour aller d’un lieu à un autre afin d’intimider les anciens soldats devenus des loups.

Notre héros aura à faire à ces deux barrières : celle de sa corporation, celle de son rang et celle de pouvoir voyager, d’obtenir les autorisations pour rejoindre un monastère et pour pouvoir y rester.

Le postulant devra rentrer chaque année pour son passeport. Puis au bout de quelques années il lui faudra un certificat médical pour attester que sa santé lui interdit d’être marchand, la famille du postulant s’engageant à payer sa vie durant les impôts dont il aurait dû s’acquitter s’il était resté dans la guilde des marchands. Il faudra attendre un décret impérial de Catherine II en décembre 1781. Ce ne sera pas tout. Il faudra encore attendre 1785 pour recevoir enfin l’autorisation à cause d’un oukase abolissant l’ancien système.

 

Spirituellement

 

Monastères, évêques, stranniky (pèlerins permanents), les startsy (pluriel de starets) et les yourodivye (les fols-en-Christ). La dimension prophétique de l’Eglise russe est donc plus présente que chez nous. Face à la hiérarchie existe une non-hiérarchie faite de guides spirituels dont on valorise les conseils. Ils sont souvent des moines ; ils peuvent être des diacres, mais toutes sortes de personnages se donnent volontiers cette stature de guides… pour le meilleur et pour le pire comme ce fut le cas plus tard de Raspoutine pour la famille impériale.
Les fols en Christ (yourodivye) sont une grande tradition orthodoxe depuis le XIIIème qui s’appuie sur 1 Cor1,25. La personne qui choisit cette voie de la folie feinte (accompagnée souvent d’une crasse méprisable et de bouffonneries) gagne vite en humiliation et en pauvreté radicales. Elle est la cible des autorités et des gens biens. Les moniales de Divéyevo seront appelés folles en Christ (et se comporteront comme telles) après la mort de Seraphim.
La règle que connaitra Seraphim à Sarov est la suivante : lecture sans interruption du psautier (un moine remplace l’autre pour ne jamais l’interrompre). Matines à 5h, vigiles à minuit. Rien à soi et tout en commun : repas, vêtements, travail. Pas de relation avec l’extérieur. Deux repas par jour et ni vin ni bière. Méfiance de soi et obéissance totale et mort de la curiosité, des questionnements, du raisonnement et de la volonté propre.
La règle qu’il se donnera comme reclus : Liturgie complète selon la règle de l’Eglise du samedi soir au dimanche soir ; offices du jour (donc les psaumes)auxquels il ajoute l’Evangile de Matthieu le lundi, de Marc le mardi, de Luc le mercredi, de Jean le jeudi, office de la croix le vendredi et des saints le samedi. Il s’incline jusqu’à terre mille fois par jour en récitant à haute voix les nombreuses prières qu’il connaît par cœur.
La profondeur de l’Eglise orthodoxe … et ses désordres (la « guerre d’Athos »)
 

Militairement

 

La Russie se remet mal du conflit avec la Turquie. Elle n’aurait pas les moyens réels de se battre contre les armées napoléoniennes… sans la prière de Seraphim, la stratégie de Koutouzov, les poux polonais qui ont répandu le typhus chez les soldats français…
 

BIOGRAPHIE DE SERAPHIM

 

Né le 1er août 1754 à Koursk, né au ciel le 14 janvier 1833. Prokhore Mochnine est fils du marchand Isidore Mochnine qui meurt prématurément à l’âge de 40 ans alors qu’il supervise la construction de l’église paroissiale. C’était un homme exigeant et rude mais juste avec des colères toujours justifiées. Exigence et justesse sont certainement des qualités qu’il aura transmises au jeune Prokhore. La veuve reprend le chantier, témoignage du respect que les maçons portaient à son mari. A l’âge de 7 ans l’enfant tombe du haut de la coupole…. Et se relève miraculeusement. Interrogé il répond que cela avait été comme s’il avait des ailes avant de se poser.

Le jeune Prokhore a eu très tôt un mentor fol en Christ. Son nom était Nicolas, dit le Bienheureux. Un peu au sens du santon ravi (ou pour les plus anciens du sketch de Fernand Raynaud : « heureux »). Mais ce gentil bouffon local était bien sûr un être profond qui avait choisi d’apparaître pour fou afin de le maintenir en humilité. Nicolas le bienheureux, un fol en Christ qui est à Koursk, présent lors du miracle de cet enfant qui tombe de la coupole et se relève vivant, dira à sa mère qu’il a été sauvé pour une mission particulière.

Nicolas, pourquoi t’appelle-t-on bienheureux ? « Parce que je suis riche ! Toi, riche ? (Tout le monde rit). Je suis riche car je n’ai aucun besoin. N’importe quel marchand de Koursk veut encore quelque chose. Moi, ma richesse est dans mon âme »... Les bouffons russes sont bien sages. Le jeune Prokhore retiendra la leçon et voudra entrer dans un monastère aussi pour se protéger contre les vanités du monde.

La vie n’est pas facile pour la veuve avec trois enfants en bas âge. Il lui faut abandonner la poterie qui faisait vivre la famille, faute des mains d’un homme pour apporter tant de bois pour cuire l’argile. Elle poursuit son petit commerce de quincaillerie et d’épices. Ses enfants sont censés la seconder malgré leur âge.

Mais à 10 ans, Prokhore attrape froid, la fièvre le saisit, puis la vie semble le quitter, mais, le neuvième vendredi après Pâques, une procession de la fameuse icône de la « très sainte Mère de Dieu » doit se réfugier contre leur maison à cause des vents et de la pluie. Il faut protéger l’icône miraculeuse de Koursk dans la maison la plus proche : c’est celle d’Agathe Mochnine, la maman de Prokhore. On approche la sainte icône de cet enfant qui doit mourir. Il baise l’îcone et dira à sa mère qu’il a vue la Vierge qui lui a souri et fait signe de la main. Il guérit. Il dévore tous les livres de la paroisse, aidé par le père Pierre qui essaie de répondre aux nombreuses questions du jeune Prokhore. Si sa mémoire reste étonnante (il retiendra des passages entiers des instructions des Pères du Désert) sa capacité à écrire restera toujours affectée par cette maladie.

Un jour il accompagnera le père Pierre aux derniers sacrements donnés au marchand Baranov  qui agonise. Au moment de la dernière confession, le mourant demande à ce que Prokhore reste. C’est la peur de l’enfer plus que le repentir qui secoue le vieillard. C’est une expérience très forte qui laissera Prokhore des nuits sans dormir.

Après avoir ruminé cette expérience, Prokhore veut devenir moine. Pour lui cela signifie faire violence à son corps et se détacher du monde, se consacrer à la prière, c’est-à-dire demander la miséricorde de Dieu à travers l’illumination du Saint Esprit.

Il s’exerce déjà à fortifier sa volonté en s’abstenant de ce qui lui fait le plus envie, à ne pas manger quand il a faim, à retirer un vêtement quand il a froid. Il y arrive en concentrant sa pensée sur le Royaume, le salut, la purification pour lui faire oublier la faim ou le froid.

Le 1er mai 1774, sa mère est enfermée en prison dans une histoire de partage compliquée du jardin avec un voisin vaguement parent. Cette injustice et les sommes ridicules payées par chaque partie pour concilier les juges pour quelques sagènes (envir. 2 mètres) le confirmera dans un détachement des  vaines agitations de ce monde.

Une fois les travaux terminés dans ce jardin reconstitué, il part vers la laure de Kiev. Avec le charisme d’un Saint Bernard de Clairvaux, Prokhore a réussi à convaincre d’autres jeunes de l’accompagner vers le monastère et d’affronter ensemble les serfs déserteurs poussés à la violence par la misère, les anciens partisans de Pougatchev et autres bandits de grand chemin qui rançonnent et tuent les voyageurs. Il quitte donc Koursk avec les frère Droujinine, Ivan Beskhodarny, Pierre Matchine. Ils ont même convaincu les parents d’Alexis Mélénine de laisser leur aîné les suivre. Ils vont faire la centaine d’heures de marche (500 verstes) direction Sud-Ouest des collines boisées cosaques à la steppe ukrainienne. A Kiev il est attiré par le monastère et le moine Barsanuphe aimerait lui transmettre sa passion des livres et des langues, mais l’envoie pour discernement vers l’ermite Dosithée. Celui-ci, doué de clairvoyance, l’appelle par son nom à son arrivée et lui annonce que son destin se déploiera dans la lointaine région de Tambov au désert de Sarov, auprès de Pakhôme supérieur du monastère. Après un retour à Koursk, il repartira direction Nord-Est vers Sarov à l’automne 1778. L’accompagneront une partie des amis qui l’ont accompagné à Kiev : Gregori Droujinine, Pierre Matchine, et son cousin Fedor. La loi les oblige à revenir au bout d’un an car les passeports donnés aux marchands ne durent pas plus. Ils s’adjoignent à un groupe de marchands qui prend cette direction.

Un peu avant la destination ils parlent avec Agathe Melgounov qui à Divéevo a vendu toutes ses terres et ses serfs pour établir un monastère. Pour aider le peuple à survivre à la famine elle payait aux enfants la brique qu’ils apportaient au chantier.

A Sarov le Prokhore ferme et résolu est un novice qui pleure souvent de joie aux offices. Il s’en veut d’en avoir remontré à ses camarades plus distraits pendant la prière. Il apprend de Pakhôme la prière « intelligente » qui constitue à dire mentalement une prière incessante. « Seigneur Jésus Christ, aie pitié de moi ». Nous en parlerons plus loin.

Prokhore est un bon charpentier-menuisier-ébéniste qui taille le bois.

Prokhore devient Seraphim en mars 1786.

Ses vœux définitifs sont du 13 août 1786 car il faut avoir 30 ans au moins pour devenir moine. Il vivra en quasi-clandestinité jusqu’à un oukase de Vladimir de 1788 qui raye 5 très vieux moines de l’effectif pour les transférer à l’hôpital et qu’il peut prendre la place de l’un d’eux.

Les sœurs du monastère de Divéyevo (à 12 km de Sarov) lui sont confiés la mère abbesse et fondatrice Agathe Melgounov (Mère Alexandra) en présence de son supérieur Pakhôme, venu lui donner l’extrême onction.

Il aime à prier seul au fond des bois dès que ses devoirs lui permettent.

Extase le jeudi saint 1788 : ce n’est plus la Vierge qui vient le guérir mais Jésus qui vient le toucher et le bénir. Rien ne sera plus comme avant. Seraphim est à la fois au ciel et sur la terre, oubliant de manger, voyant les anges traverser comme des éclairs au dessus des célébrants... la présence permanente de l’Esprit Saint lui permet de voir le cœur et l’avenir des personnes. Il annonce par exemple la date de la mort de son supérieur le père Pakhôme. Mais lire dans les pensées d’autrui quand il croise leurs yeux rend la vie communautaire insoutenable.

Seraphim est ordonné hiéromoine et donc appelé à célébrer l’Eucharistie en 1793.

Oppressé par son don de clairvoyance Séraphïm obtient de pouvoir vivre en ermite dans la forêt et de ne rejoindre la communauté que pour la sainte scène dominicale.

Il cultive un jardin avec une ruche autour de son ermitage, établit une laure dans une caverne.

N’ayant plus l’odeur de mort du péché originel que nous portons, l’ermite attire les animaux, notamment un ours qui le servira.

Les tentations de nostalgie, de paresse spirituelle sont présentes et Seraphim les combat. Il voit les démons, les entend, mais cette lutte « contre les lions et les léopards » est possible grâce à l’Esprit saint présent, et la mortification, quand la prière de Jésus réchauffe le cœur dans le froid de la nuit qui vous pénètre.

Le 12 septembre 1804, trois bandits, le père et les fils Krassouline, le laissent pour mort après avoir cherché en vain de l’argent dans son ermitage. La Mère de Dieu, docteur des âmes et des corps, le sauvera encore puisqu’il est « de Sa race » alors que les médecins ne proposaient que de ponctionner plus de sang encore. Il pardonne et convertit ses agresseurs mais, les cheveux blanchis, il ne marchera plus que voûté avec une canne.

Il découvre une pierre plate où, agenouillé une journée entière sans s’en apercevoir, il est resté absorbé sans froid ni douleur. Il y revient, voit en vision Moscou abandonné devant les armées napoléoniennes., prie pour tous les pécheurs, y revient la nuit pour que les visiteurs ne le dérangent pas, prie sans faim, froid ni fatigue, et recommence ensuite sa journée. Il priera 1000 jours et 1000 nuits sur cette pierre. Sa conscience le torture d’avoir refusé de devenir higoumène (supérieur) d’un autre monastère comme on lui avait proposé, et la communauté le considère comme désobéissant. Il vit en faisant sécher une herbe qu’il fait sécher et boit en potage l’hiver. C’est une plante invasive qu’on dit bonne contre la goutte (l’herbe aux podagres ou aegopode).

A partir du 4 décembre 1807 Seraphim fait vœu de silence total suite à la conspiration d’un moine ambitieux qui obtient que son supérieur soit écarté à son profit. Il s’abaisse alors à terre à chaque rencontre, jusqu’à ce que le visiteur s’en aille. Il a même l’autorisation de ne plus venir communier le dimanche, jusqu’à ce que le scandale que cela provoque s’enfle au point de l’obliger à rentrer.

Le vœu de silence de l’ermite au dehors aura duré 3 ans et il est rompu par obéissance. Il reprend la vie commune le 8 mai 1810, mais reprend le silence comme reclus, n’ouvrant sa porte qu’une fois pour la nourriture (farine d’avoine concassée et chou), dormant par terre, avec pour siège un rondin de bouleau et pour oreiller un sac de sable, sans chauffer l’hiver et sans réclamer d’habit. Seule lumière : une veilleuse devant l’icône offerte par sa mère.

Il voit sa mort, son enterrement avec la famille impériale, la foule, les miracles, sa canonisation le 18 juillet 1903, sa décomposition

Il devient en 1812 gardien des trésors du Kremlin, en tant qu’ermite dans les cavernes où ils sont cachés durant l’invasion napoléonienne à Moscou, et même « chef militaire » puisque sa vision des armées en bataille dans la boucherie qui a fait 100 000 morts en un jour, inspire sa prière. Dois-je prier pour la mort de l’ennemi qui m’envahit ? Est-ce juste de prier pour la mort de ce soldat français assis au coin du feu qui tuera des innocents demain ? L’Esprit Saint lui répond en chaleur et lumière, puis en d’autres visions encore qui demandent sa prière. On en connaît le résultat. Quand le supérieur viendra le remercier, Seraphim répondra par les paroles du psaume 115 : « non pas à nous, Seigneur, non pas à nous, mais à Ton Nom, donne gloire ». Ce sera l’inscription au dos des médailles confectionnées exprès en récompense pour cette victoire.

Sur la demande de la Vierge elle-même, il arrête son vœu de silence et ouvre sa porte… au gouverneur, à sa femme et à un novice avec un « ma joie ! Christ est ressuscité ! » en leur baisant la main. S’ensuit une suite interrompue de visiteurs à qui Seraphim fait du bien, y compris son premier guéri physique, Mantourov qui vend ses biens et se met à sa disposition pour aider les sœurs de Divéyevo.

Méditant sur les « plusieurs demeures dans la maison du Père », Seraphim fait l’expérience de Paul de monter au ciel parmi ses saints préférés, ne sachant pas « sil est dans son corps ou dehors ».

Marchant la nuit pour suivre les conseils de médecins, il guérit de ses ulcères et maux de tête. C’est sur ce signe très incarné qu’il demande la permission de repartir du monastère vers un ermitage.

La Vierge lui apparaît à nouveau pour lui demander de prendre en charge les moniales de Divéyevo comme il l’avait promis. Avec 8 sœurs que la Vierge lui désigne il fonde un nouveau monastère avec un moulin pour subvenir à leurs besoins. La Vierge fait apparaître une source sainte qui, avec la parole de Seraphim et la grâce divine doivent être des remèdes.

Episode de la transfiguration durant l’entretien avec Motovilov

Dans son apparition du 25 mars 1831, la Vierge lui annonce sa mort pour janvier 1833.

Après sa mort il aidera puissamment les folles en Christ du monastère de Divéyevo avec l’aide Motovilov et de Mantourov face à un faux disciple qui leur fera vivre un enfer sur terre. Tout ceci portera de grands fruits et le monastère survivra jusqu’au début du XXème siècle. Une de ses promesses à la mère supérieure qui a tant souffert était la suivante : « Quand je ne serai plus, venez sur ma tombe, Matouchka, venez quand vous aurez le temps, et le plus souvent sera le mieux. Quoi que vous ayez sur le cœur, Quelle que soit votre peine, quoi qu’il vous soit arrivé, venez donc sur ma tombe, prosternez-vous à terre comme devant un vivant et racontez-moi. Et je vous entendrai et votre chagrin s’en ira ! Parlez-moi comme à un vivant et pour vous je serai vivant. »

 

Ses instructions spirituelles sont collationnées puisque Seraphim ne sait pas bien écrire. Elles sont publiées dans la seconde moitié du XIXème siècle après avoir été remaniées par Mgr Philarète métropolite de Moscou.

 

Pourquoi cette forme de  Sainteté à ce moment-là ? À quel défi répond-il ? Pourquoi est-ce encore actuel?

 

L’Eglise, sagesse infiniment variée, répond à des défis par des formes de sainteté : que nous dit celle-là ? Quel défi ces temps posaient à la foi ?  En quoi ce type de sainteté y répond ?

 

1/ Contre les fausses lumières sans Dieu.

 

Nous avons vu ce qu’était la Russie de son temps, une société à la fois médiévale et moderne. On y trouve toujours des castes auxquelles on échappe pas, des provinces dont on ne peut sortir sans passeport… Le siècle de Seraphim est le siècle d’une société qui meurt (celle des castes étanches (le moine, le paysan, le noble, le bourgeois-marchand), et d’une autre (la victoire des villes, de l’industrie, de la « raison ») qui survient avec la révolution industrielle, les « lumières » de la raison, l’influence positiviste française. Seraphim et Marc le silencieux -qu’il choisit pour que les deux cercueils co-habitent- sont comme les deux faces d’une même monnaie jetée contre la dure société de l’orgueil positiviste qui monte alors. Mis à part l’entourage proche du tsar et de la tsarine, toute la haute société se veut libérale, rationnelle voire athée. Seraphim qui doit parler et Marc qui ne parle pas racontent le rejet de cet orgueil humain de la raison et de l’efficacité industrielle, fille des sciences et des techniques. A l’Ouest au même moment Benoit-Joseph Labre joue le même rôle prophétique de rejet de cette société dure où tout est compté. Ces deux saints n’ont que 6 ans de différence : Labre nait en 1748 et Prokhore Mochnine en 1754. Tout comme la sainteté d’un Benoit-Joseph Labre interroge les tenants des fausses lumières, Seraphim est un message à une hiérarchie très agacée par les manifestations mystiques. Il est possible que beaucoup de ces notes prises par les disciples de Seraphim aient été expurgées par Mgr Philarète car le saint synode, plus tournée vers l’Europe, était infiltré par la maçonnerie et l’esprit des lumières venu de France et l’on détestait les manifestations de mysticisme qu’on plaçait du côté de la magie et de l’obscurantisme asiatique. Le succès de l’ermite vers qui tout le peuple accourrait –petits et grands- ne pouvait qu’agacer les croyants attiédis et intellectualisants.

 

2/ Contre un monachisme assis et attiédi.

 

Il y avait aussi alors deux courants opposés de la vie monastique, et tous deux étaient issus de Serge de Radonège. L’un plus citadin, plus « propriétaire » et ritualiste (Joseph de Volokolamsk), l’autre plus érémitique, plus pauvre (Nil Sorski). Au concile de 1503, la thèse de Nil : « les monastères ne doivent pas posséder de villages et que les moines doivent vivre dans la solitude en se nourrissant du travail de leurs mains » est rejetée et le tsar approuve la décision de monastères propriétaires. Mais un ritualisme, un manqué de saints pétrifient la vie monastique et créent même le schisme des “vieux croyants” (raskolniki, de raskol : schisme). La postérité canonisera Nil de la Sora en 1903, celui qui recherchera les biens de l’esprit, car c’était aussi un intellectuel, (“sans la pensée, le bien même peut devenir un mal”) mais au sens orthodoxe, pour mieux prier. Le mouvement des starets est issu de Nil et Dostoïevski nous en donne un bel exemple avec le moine Zosime des frères Karamazov. Dans ce cadre, dans cette lutte entre les deux esprits qui se combattent dans la vie monastique, Seraphim est le modèle du moine dans l’esprit de Nil Sorski. Il rappelle aussi à tout croyant que la  vie spirituelle est un combat qui nécessite détermination et courage : Il faut anéantir les passions et les faiblesses qui sont le refuge de l’ennemi, et pour le gagner en appeler au Christ nuit et jour. C’est l’hésychasme (que nous développerons).

 

3/ Contre une prière ritualiste désincarnée.

 

Motovilov disait alors à Séraphim : Père, vous parlez toujours de l’acquisition de la grâce du Saint-Esprit comme du but de la vie chrétienne. Les bonnes actions sont visibles. Mais l’Esprit-Saint peut-Il être vu ? Comment puis-je savoir si oui ou non, Il est en moi ? Le starets répondit : A l’époque où nous vivons, on est parvenu à une telle tiédeur dans la foi, à une telle insensibilité à l’égard de la communion avec Dieu, qu’on s’est éloigné presque totalement de la vraie vie chrétienne. Des passages de l’Écriture Sainte nous paraissent étranges aujourd’hui, par exemple quand l’Esprit Saint, par la bouche de Moïse, dit : « Adam voyait Dieu se promenant au paradis » (Gn 3, 8), ou quand nous lisons chez l’apôtre Paul qu’il a été empêché par l’Esprit Saint d’annoncer la parole en Asie, mais que l’Esprit l’accompagna lorsqu’il se rendit en Macédoine (Ac 16, 6-9). Cette incompréhension vient du fait que sous prétexte d’instruction, de science, nous nous sommes engagés dans une telle obscurité d’ignorance que nous trouvons inconcevable tout ce dont les anciens avaient une notion assez claire pour pouvoir parler entre eux des manifestations de Dieu aux hommes comme de choses connues de tous et nullement étranges… Abraham et Jacob ont conversé avec Dieu. Jacob a même lutté avec Lui… Les hommes voyaient Dieu et Son Esprit non pas en rêve ou en extase – fruits d’une imagination maladive –mais en réalité. ». Pour achever de convaincre Motovilov, Séraphim demanda à Dieu de faire participer son protégé à sa propre transfiguration.

 

4/ Pour parler à cette classe montante des commerçants et leur proposer un autre idéal.

 

Seraphim vient d’une caste de marchands et parle un langage qu’ils comprennent lorsqu’il parle d’amasser (l'acquisition (Стяжание) l’Esprit de Dieu. « Vous comprenez ce que signifie gagner de l'argent. Il en est tout à fait de même pour l'acquisition de l'Esprit divin. Est-ce que vous comprenez, ami de Dieu, ce qu'est acquérir au sens du mon­de? Le but de la vie sur terre est de gagner de l'argent ou de recevoir des honneurs, des distinctions, etc. L'acquisition de l'esprit divin est aussi celle d'un capital, mais uni­quement donné par la grâce et éternel. Il s'ac­quiert presque par les mêmes moyens qu'un capital passager d'argent et d'honneurs. Le Verbe de Dieu, l'Homme-Dieu, Notre Sei­gneur Jésus-Christ, compare notre vie à un marché et nomme nos actions sur terre un achat… Les marchan­dises sont les actions vertueuses accomplies pour le Christ; elles procurent la grâce du Saint-Esprit sans laquelle per­son­ne ne se sauve ni ne se peut sauver.

 

5/ Pour prévenir du châtiment qui est (Napoléon) et qui vient (Lénine) pour la nation russe.

 

Dieu s’intéresse aussi aux nations.

Sur sa pierre plate, Seraphim a vu très en avance non seulement la guerre du tsar Alexandre 1er et de Napoléon avec sa trainée de pillages, viols, meurtres et sacrilèges  des jours qui suivent le 1é juin 1812, mais aussi, les horreurs du XXème siècle, dans son langage et avec les objets qu’il connaissait, « une guerre répandue sur la moitié de la planète, boucherie dans la boue due à des bombes d’une puissance effoyable, écrasés par des monstres métalliques, noyés sous les mers à l’intérieur de bateaux géants ».

Puis de nouveaux malheurs avec la venue de l’antéchrist : les églises détruites, les prêtres déportés, fusillés, crucifiés, la famille impériale massacrée dans une cave. L’ivresse de la violence saisit tout, même à l’intérieur des familles. Il voit même son monastère détruit et ses propres ossements emportés dans un sac par des moujiks aux longues bottes, mentons rasés, une étoile rouge sur la casquette. « Mais alors la vie sera courte. Les anges auront à peine le temps de recueillir les âmes. »

On sait que sur la seule période de  1935 et 1941 c’est la bagatelle de 19 millions de personnes qui ont été envoyés en goulag pour y mourir d’épuisement et de faim, ou pour revenir dégradé moralement –car comment survivre sans voler le pain de l’autre-. Staline a été responsable à lui seul de 25 millions de morts, la plupart n’ayant même pas droit encore aujourd’hui à une sépulture ou à un monument aujourd’hui.

Mais la suite aussi s’est avérée vraie : « Mais (les âmes)qui sont dans mon monastère (de Diveyevo), je n’en abandonnerai aucune. Et même ceux qui leur viendront en aide seront préservés des tourments » Et le Seigneur lui donne de voir aussi la renaissance que nous connaissons aujourd’hui : la reconstruction des églises, les foules qui y viennent.

 

 

 

LE RÔLE DE LA RUSSIE DANS LE PLAN DU SALUT DU MONDE

 

Seraphim au gouverneur de Tambov (Alexandre Bezobrazov) : « La Sainte Eglise orthodoxe et la foi sont notre rempart. Aimons-les. Que la vérité nous serve de cuirasse (chez St Paul aux Ephésiens c’est un peu différent) et la piété de bouclier. C’est par elles que la Russie sera grande, forte et invincible, et que les portes de l’enfer ne nous prendront pas ».

 

( Je rappelle que Sœur Lucie, dernière survivante des voyantes de Fatima confirma personnellement que l’acte solennel et universel de consécration qu’a prononcé Jean-Paul II le 25 mars 1984 correspondait à ce que voulait Notre-Dame . Pour l'interprétation de la troisième partie du « secret », Sr Lucie avait écrit dans une lettre au Saint-Père le 12 mai 1982 : « La troisième partie du secret se réfère aux paroles de notre-Dame: “Sinon la Russie répandra ses erreurs à travers le monde, favorisant guerres et persécutions envers l'Église. Les bons seront martyrisés, le Saint-Père aura beaucoup à souffrir, diverses nations seront détruites” (13-VI-1917). 

(« Sim, està feita, tal como Nossa Senhora a pediu, desde o dia 25 de Março de 1984 »: « Oui, cela a été fait, comme Notre-Dame l'avait demandé, le 25 mars 1984 »: lettre du 8 novembre 1989).

Le 13 mai 1984, jour de ND de Fatima, la base majeure de la flotte soviétique de Severomosk, à 100 km de la Norvège dans la mer de Barents, explosait durant toute une semaine, du 13 au 17, avec tous ses missiles et munitions. Mais le plus grand miracle du XXème siècle est la disparition de l’URSS qui a suivi la dislocation du KGB en 90.)

 

LES INTERROGATIONS DE LA FOI

 

Découragement devant une telle ascèse : Seraphim est par son ascèse un peu démotivant pour un pauvre comme moi si amoureux de son confort. Mais au novice Gabriel qui voulait entreprendre de grandes ascèses comme lui et qui lui demanda : « Faut-il mortifier son corps pour atteindre la grâce céleste ? « , Seraphim répondit : « Il ne faut pas viser à des exploits au-dessus de ses forces, mais faire en sorte de compter sur la chair pour pratiquer la vertu. On doit prendre chaque jour assez de nourriture pour que le corps soit un ami et un allié ; sinon l’âme peut s’affaiblir en même temps que le corps »

Détermination : Au novice Gabriel qui lui demande comment les stylites comme Siméon resté 47 ans en prière sur sa pierre ont réussi un tel exploit : « il nous manque la détermination. Si nous l’avions, nous vivrions comme eux. Car pour ceux qui cherchent Dieu, Sa grâce est la même aujourd’hui qu’avant. » Lui est resté 1000 jours et 1000 nuits à genoux sur une pierre pour le salut des hommes.

Cette détermination dans l’humilité porte des fruits qui nous font envie : La Mère de Dieu l’appelle : lioubimitché moï. Comme on aimerait être appelé « mon aimé » par la Reine des Cieux.

 

Prédestination (l’enfant sauvé dans le chantier… « Il est de notre race »). Même « prédestination chez Serge de Radonège. Cette prédestination pose la question de la liberté de l’homme : Seraphim voit les évènements avant qu’ils n’arrivent. Il sait la date de la mort de son supérieur ; il voit les guerres à venir de la Russie etc. Tout est-il donc écrit ? Certes il y a place pour l’intercession. Mais apparemment malgré ses « faits militaires » contre les armées françaises, il n’arrive pas à conjurer le destin tragique qui attend Sarov et Diyévéo et l’Empire (…. Mais peut-être est-il plus intéressé au salut des âmes que des corps…. Et peut-être aussi l’horreur suivi de la renaissance est-elle préférable à une tiédeur tranquille.

Prospérité et Ethique : Un peu avant que ses bourreaux ne cherchent à le tuer, ce dialogue entre les bourreaux et Seraphim :

- Quoique j’entreprenne, rien ne marche- Tu ne vis pas comme il faut. Tu ne respectes pas Dieu, tu es comme une bête qui n’aime ni se soucie de personne.. Tu veux tout pour toi. Voilà pourquoi rien ne te réussit.… et ce qu’il nous enseigne est aussi valable au niveau d’une région ou d’une nation. Il dira au gouverneur de la région : « nous nous sommes écartés des voies du salut, nous attirons sur nous la colère et le châtiment de Dieu par nos passions et nos vices.  Corrigeons-nous et le Seigneur nous fera miséricorde ».

La prospérité est-elle el signe de la grâce comme pensent beaucoup de protestants.

Arrache-t-on la grâce ? Le rôle de la discipline, de l’effort , et de la grâce  (1000 inclinaisons par jour (p174) : « en acceptant une stricte ascèse, dit-il à Marc le silencieux, tu atteindras un nouveau stade de connaissance de Dieu (p177). Le combat est pris au sérieux : le novice Prokhore dort sur des planches, ne mange qu’une fois par jour. Ses longues stations à genoux font enfler les jambes, rendent les articulations douloureuses et provoquent de violents maux de tête. Doit-on faire des exploits de prière comme Seraphim pour acquérir l’Esprit saint ? Le Seigneur recherche des cœurs débordants d’amour pour Dieu et le prochain, c’est le trône où il aime siéger, et où il apparaît dans la plénitude de la gloire céleste.

 

Ritualisme ? à un vieux croyant venu lui poser une question sur la « bonne manière » de faire le signe de croix, Seraphim réunit ses doigts avant même qu’il parle et lui fait faire le signe de croix demandé par l’Eglise orthodoxe en lui disant : « Je vous en prie et vous en supplie : allez à l’Eglise gréco-russe (donc l’orthodoxie), là est la gloire et la force de Dieu ».

 

Doit-on se soigner ? Comment se comporter avec son corps ? Pas de médecin sinon celui des âmes et des corps. Seraphim suit le mot d’ordre du bienheureux Nil du Sinaï « Dans la maladie, tourne-toi vers la prière avant de recourir aux médecins et aux potions » et ill guérit.

En revanche il acceptera l’idée conseillée par les médecins de sortir de sa cellule et de bouger, marchant dans la nuit à transporter de lourdes pierres : « J’épuise qui m’épuise ». On peu tenter cette explication : notre chair nous épuise. Epuisons-la.  Mais à Motovilov qu’il vient de guérir et à qui il demande de la prudence avec un peu d’exercice chaque jour : « préserve ta santé comme un don de Dieu »

Alité par obligation il refuse les médecins, ne demandant que le vrai médecin des âmes et des corps.Le secret messianique. Lorsque le novice Prokhore est guéri miraculeusement par l’apparition de la Vierge, son père spirituel, Joseph, lui demande de n’en parler à personne, de peur  que les frères ne soient troublés, ou que le miraculé se sente privilégié par le ciel.

 

Les donnant-donnant avec le ciel : Seraphim ordonne à Hélène Mantourov de « mourir à la place de son frère ». On trouve aussi cela dans la biographie de Don Bosco, mais là c’est un disciple de Don Bosco qui demande à Dieu de mourir à sa place. C’est un peu moins choquant. Conscients du problème, les biographes se sont évertués à voir Hélène comme ayant contracté le typhus de sa servante avec peu de jours encore à vivre. Pour Séraphim c’est beaucoup plus simple : ce qui est beau est après. Et comme dit St Paul : « mourir m’est un bien ». On ne reste ici-bas que si la mission de charité est supérieure : Michel fera plus de bien par sa présence pour Divéyévo que sa sœur Hélène.

 

TIPS /  quelques TUYAUX pour notre vie spirituelle

 

Paix intérieure : « Acquière la paix intérieure et des milliers autour de toi seront sauvés ».

Silence : Séraphim fait vœu de silence en suivant les conseils d’un docteur occidental Ambroise de Milan : « J’ai vu de nombreuses personnes se sauver par le silence, mais pas une seule par l’abondance de paroles ». Il dira à son ami Méthode (appelé plus tard Marc le silencieux) : « les mots sont une arme de ce monde, tandis que le silence et le sacrement du siècle à venir ». La « curiosité », libido sciendi, est dépendante de ce vœu de silence : On ne peut tout savoir. Il faut que la contemplation recouvre cette soif. Le secret du roi, et les confitures aux pourceaux : « N’ouvre pas ton cœur à autrui sans nécessité. Surtout si personne ne manifeste le désir de t’écouter. Cache en toi le trésor des grâces reçues : sinon tu les perds à jamais. » . A un autre qu’il guérit : « surtout ne parle à personne de ce que tu as vu (Seraphim en lévitation), ta maladie pourrait te reprendre sinon ». Silence vis à vis du bien, mais aussi vis à vis du mal : Le meilleur des cilices est d’accepter l’offense et l’injustice. (à Tolstochéev p193)

 

Comment juger ? On se trompe toujours et on ne sait rien de l’autre. Mieux vaut l’intuition qui vient de Dieu :

 

- Seraphim, tu as l’esprit si pur que rien ne t’est caché de l’âme de cet homme à qui tu as dit son fait.

 

  • Non, ma joie. Dieu seul sait tout du cœur des hommes. Moi le pauvre Seraphim je ne suis que son pauvre serviteur. La première pensée qui pénètre en mon âme, je l’exprime sans connaître celle de mon interlocuteur.je crois que c’est la volonté du seigneur qui se manifeste pour son bien. Mais si je cherche à démêler une situation par moi-même sans en référer à Dieu, par mon seul raisonnement, je sais par expérience que c’est toujours une erreur. Je n’ai donc pas de volonté propre et je suis comme le fer aux mains du forgeron.

 

Comment tout utiliser (puisque tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu) ?  Compter sur Dieu seul, étouffer ses passions, dominer la chair et supporter humiliations et calomnies avec reconnaissance pour ne plus laisser aucune parcelle de l’âme où l’orgueil et le péché peuvent accrocher: « comme le drap qui est battu, foulé, peigné et lavé avant de devenir blanc comme neige » disait le bienheureux Antioche. Autre image, de Seraphim celle-là : « l’âme doit être comme la cire chauffée et fondue pour pouvoir recevoir le sceau. Elle doit l’être par les épreuves et les infirmités ».

 

La louange et la flatterie nuisent non seulement aux faibles mais aussi aux accomplis (anecdote du pèlerin qui trois fois dit à l’ermite qu’il tresse tr ès bien son panier « depuis que tu es là tu as chassé Dieu de moi ». L’offense en revanche m’est utile. Elle accroît mon humilité par l’humiliation.

 

Comparer. A propos du réfectoire dans ses conseils au novice, Seraphim dit : ne regarde pas ce que mangent les autres et ne juge pas., mais fais attention à toi-même, nourrissant ton âme par la prière. Pas d’envie, de critique, de comparaison, de jugement donc. (CCP : en pas critiquer , ne pas comparer, ne pas se plaindre). On croirait entendre Urs von Balthazar : craindre pour soi et espérer pour les autres.

 

Le jeûne. Et puisque nous parlons nourriture, Seraphim est un géant du jeûne. Lui qui ne se nourrit que d’eau chaude avec de l’égopode séché, conseille au novice : « à midi, mange à ta faim. Le soir abstiens-toi. La gourmandise n’est pas affaire de moine. Le mercredi et le vendredi si possible, ne prend qu’un seul repas, et l’Ange du Seigneur s’attachera à toi.  (…) Le jeûne consiste pas à manger rarement, mais à manger peu. Il n’est pas raisonnable, le jeûneur qui, ayant attendu avec impatience l’heure du repas, s’adonne avec voracité –corporelle et mentale-.  Enfin il lie le jeûne à l’aumône : donner le pain à ceux qui n’en ont pas. A nous de trouver comment.

 

Ayant été imprudent sur cette question en tant que novice, il peut se permettre de recommander la prudence : « Il faut toutefois, prendre assez de nourriture pour que le corps, réconforté, soit un auxiliaire pour l’homme dans l’accomplissement de son devoir. Autrement il se peut que le corps étant affaibli, l’âme fléchisse. ». Il aura la même prudence à propos des veilles : Ne dors pas moins de quatre heures. Trois heures avant minuit, une heure après.

 

Beaucoup d’humiliation pour un peu d’humilité.  « L’habit monastique c’est l’acceptation des offenses et des calomnies. » Permettez-moi d’ajouter : cet habit monastique, un laïc peut le porter.

 

Se priver pour progresser : Regarde en ton âme ce à quoi tu tiens le plus, et prive-t-en. Chasse tout cela de ta mémoire. ….

 

Et l’humour : à la question : Qu’est-ce que la crainte de Dieu ? Elle est de deux sortes : si tu veux faire le mal, crains le Seigneur et ne le fais pas ; si tu veux faire le bien, crains le Seigneur et fais-le.

 

Qu’est-ce que mon passage sur terre ? Pourquoi ce cercueil devant ta cellule ? Comme dit Nil le bienheureux, considère ta dernière heure souvent et tu ne t’attacheras plus à rien. Seraphim compare notre vie à un cierge qui brûle. La cire est notre foi, la mèche l’espérance, la flamme est l’amour. Le pécheur est comme ce cierge qui pue quand il consume. Un cierge allumé fond devant la face de Dieu et notre vie diminue vite, mais elle doit illuminer avec une bonne odeur de cire pure. Regarde le cierge et sois moins distrait. Ta vie est courte.

 

Que et combien demander à Dieu ?

« Quant à solliciter des biens personnels, faites attention de ne prier que pour des choses dont vous avez un besoin urgent. Vous serez peut-être exaucé, mais il vous sera demandeé pourquoi vous avez voulu obtenir ce dont vous auriez pu facilement vous passer ». (à l’intérieur de l’entretien avec Motovilov)

 

La volonté.

Pourquoi ne menons-nous pas une vie semblable aux anciens (qui étaient en présence de Dieu) ?

Parce que nous manquons de décision pour le faire. Si nous étions fermement décidés à les imiter, nous vivirions comme nos Pères, car la grâce de Dieu ne change pas et donne à ceux qui, de tout leur cœur, Le cherchent : « Jéus-Christ est le m^me, hier et aujourd’hui, et dans les siècles des siècles (He 13,8).

Comment reconnaître les manigances du malin ? Il y a deux anges. L’ange paisible, doux, silencieux parle à l’âme de vérité, de pureté, d’honnêteté, de calme, et de toutes sortes de biens. L’autre se reconnaît à ses actions car il est fielleux, cruel et insensé.

Faut-il être ermite ? Ermite, à quoi ça sert ? Apaiser les passions en se soustrayant à ce qui les attise. On ne peut se couper du monde en y restant. On ne peut aimer Dieu sincèrement sans être libéré du monde et de ses passions. Partir au désert pour être en tête à tête avec Dieu, au lieu du brouhaha du monde où gît le mal. En apaisant ses passions, parvenir ainsi à l’essence de l’âme, à son silence absolu par la réflexion et la prière.

Importance de la virginité : mais pourquoi la Vierge nous a-t-elle nommées nous et quelques autres ? demandent Parascève et Marie, les premières sœurs du nouveau monastère de Divéyevo. « parce que vous êtes vierges comme elle. Et moi aussi. La chasteté est la vertu suprême, c’est la condition des anges.

Dons et origine des dons : Seraphim n’accepte pas tous les dons. Il refuse tout subside venant d’individus troubles ou intéressés et défend les sœurs de les accepter.

Direction des âmes : diriger des âmes est difficile : leur donner des leçons est aussi facile que de jeter des pierres du haut de notre église, mais les mettre en pratique revient à rapporter ces pierres sur son dos jusqu’au sommet.

La franc-maçonnerie : c’est une invention du diable, dit-il à Motovilov. Ils portent gravement atteinte à la foi orthodoxe.

 

LEÇONS POUR L’ORAISON

 

Prière. De toutes les vertus pratiquées au nom du Christ, la prière est toujours à disposition. S’il n’y a pas d’aumônes à pratiquer en l’absence de pauvre, si le combat pour la chasteté est dur, si l’église est fermé et l’office terminé, la prière est toujours disponible et pour tous. Elle est la vertu la plus haute.

Humilité, la prière prélude de confession : « Seigneur j’ai péché ! J’ai péché en mon âme et mon corps. En parole et en action, en esprit et en pensée, et par tous mes sens : la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher, ; volontairement et involontairement, consciemment et inconsciemment. »Sur un cœur humble et un esprit en paix, les pièges de l’ennemi restent sans effet.

Comment se tenir dans la prière ? Durant la prière, tiens-toi tête baissée, les yeux fermés, dans un état de concentration intérieure. Ne te laisse pas distraire par d’autres pensées. Ton âme doit être entièrement tournée vers le Seigneur. N’ouvre les yeux que lorsque le sommeil te gagne. Dirige alors ton regard vers une icône, ou une bougie allumée. Dans ses conseils au novice il parlera de cette attention vers une icône ou un cierge durant l’office des psaumes : « Que la puanteur de tes distractions ne se mêle pas à l’encens de la psalmodie ».

Quel est le but de la vie chrétienne ? l’acquisition du Saint Esprit de Dieu. Prières, jeunes, veilles et autres actions chrétiennes ne sont que des moyens pour l’atteindre. Dans le monde les gens du peuple veulent amasser de l’argent, les nobles des honneurs. Nous il nous faut acquérir (stiajanie =acquisition, le fait de gagner un salaire) un autre capital, l’Esprit de Dieu, capital éternel dispensateur de grâces.

Comment savoir si l’Esprit Saint est descendu sur moi ? il est ressenti : bien-être, paix, joie, chaleur, parfum… Il aime aussi st Jean Climaque : « l’âme, une fois pardonnée voit la lumière de Dieu comme on voit le soleil quand les nuages sont écartés ». Cette expérience est tellement importante que Seraphim confondra energeia, manifestations, et source de ces manifestations en donnant cette définition curieuse : Qu’est-ce que Dieu ? C’est un feu qui réchauffe et enflamme les cœurs.

 

Que faire dans ce cas? Seraphim dit avec humour que lorsque l’invité est chez soi, on cesse de lui dire d’entrer. “A la descente de l’Esprit, il convient d’être à l’écoute, absolument silencieux. La prière n’a plus besoin de parole.”

Intercession et miséricorde : Suivant Arsène qui de son ermitage au désert refusait de voir l’évêque « si je t’ouvre je dois ouvrir à tous », Seraphim ne répond pas à la demande, puis s’en veut, prie longuement, reçoit une semaine plus tard la réponse de la Mère de Dieu : « ouvre ta porte. Ton salut dépend du leur. Prend sur toi leurs péchés et prie Dieu d’accorder son pardon. Et ils se sauveront avec toi. C’est là un nouveau vœu où exercer ton obéissance. »Et encore , proche de sa mort, « j’en suis heureux mais comment abandonner ces milliers qui viennent à moi ? » «  ton amour les atteindra même après ta mort ».

 

LA LECON POUR L’ORAISON : LA PRIERE DU CŒUR

 

La vie de saint Seraphim a tout entière été marquée par l’hésychasme et la prière incessante à Jésus. Probablement déjà à travers l’enseignement de Nicolas, ce fol en Christ de Koursk, ensuite à Kiev car les pères fondateurs des grottes de Kiev en étaient des tenants et qui tenaient cela de Serge de Radonège et de Nil Sorsky. En tous cas et cela est sûr par le père Pakhôme son premier supérieur à Sarov. Il a bénéficié de la traduction du grec en slavon de la philocalie parue à Saint Petersbourg en 1793. Nil Sorski parlait le grec et avait fait des séjours au mont Athos et à Constantinople. De ses séjours en Grèce il a ramené la théorie et les termes techniques de l’école du mont Athos : l’hésychasme. L’histoire de la prière du cœur au mont Athos a plutôt été tragique. Le tsar a du faire intervenir sa flotte pour régler une dispute entre moines très préjudiciable à l’Eglise orthodoxe et ceci à cause des pros et des anti-philocalie.
En quoi consiste l’hésychasme ? C’est une expérience à vivre et non un concept à réfléchir à manipuler intellectuellement. C’est une mise en pratique du « priez sans cesse » de 1Th5,17. Seraphim répond à la recommandation de l’ermite Dosithée qui lui avait prédit  Sarov : « Familiarise-toi avec la pensée constante de Dieu. Fais appel à son saint Nom. Et le saint Esprit viendra habiter en toi et guidera ta vie en toute sainteté. ». Pour que l’esprit ne puisse se laisser distraire pendant la prière (ou même toujours, pour « prier sans cesse »), être concentré sur des mots, d’abord récité sans hâte pour en faire un habitus. Mieux : une habitude qui donne de la joie. Un arrêt qui attriste. Un esprit rôdé qui accepte que la prière passe vers le cœur. Elle fait partie de son activité, c’est le tissu des jours et des secondes. Elle ne fait que montrer notre intention à Dieu qu’elle appelle. C’est Lui qui fait le reste. Ce qui seul peut purifier le cœur et même le fond inconscient de la personnalité, c’est la présence spirituelle de Jésus. C’est pourquoi il faut concentrer toute sa force, toute sa volonté dans le cri incessant « Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de moi » (forme courte) ou « Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur » (forme longue). Incessant : l’hésychaste prononce la prière des dizaines de milliers de fois dans la journée. La prière de Jésus aboutit à la révélation de la présence du Christ au tréfonds du cœur. On peut commencer par prier oralement, mais il faut tendre à l’oraison mentale. A un stade plus élevé la prière s’unit au battement du cœur, comme une respiration spirituelle, sans que la volonté y participe. C’est à cette prière que tendent les solitaires du skit de Nil Sorski. (skit = ermitage de trois moines au plus). Dans les récits d’un pèlerin russe, la prière du cœur est appelée voie royale : Cette injonction sur les lèvres de Dosithée : « fais sans cesse mémoire du seigneur. En tous lieux, en tout temps, assis ou en train de marcher, répète : seigneur Jésus-Christ, fils de Dieu,  aie pitié de moi pêcheur. ». Voici les paroles de Dosithée : « Seigneur Jésus-Christ, fils de Dieu, aie pitié de moi pêcheur » GOsspodi IissOUsse KhrisstE, SYne BOga jivAvo, pomIlouille mia grEchnavo. En majuscules, les voyelles portant l'accent tonique. (Jésus se dit Iissouss, avec deux "i" au début. Kh traduit un son guttural comme le "ch" allemand ou la jota espagnole. Pomilouille : m-i-l. On récite aussi la deuxième formule. Fils de Dieu et non Fils du Dieu vivant. GOsspodi IissOUsse KhrisstE, SYne BOjille, pomIlouille mia grEchnavo Ces récitations seront relayées et amplifiées par Pacôme, supérieur du monastère où va rentrer Prokhore. « Une fois ton esprit bien rodé la prière passe dans ton cœur ». C’est le premier des deux somments de l’hésychasme : je ne dis plus la prière, c’est la prière qui est dite en moi. Le deuxième sommet est l’inondation d’une lumière que les orthodoxes qualifient d’incréée. Séraphïm passera 300 jours sur un rocher répétant cette prière, luttant contre toute fatigue, ennui et monotonie. Au terme du combat spirituel, il a acquis l’Esprit Saint. Il est alors purifié de toutes ses passions il peut enfin s’ouvrir aux hommes et purifier à son tour. Il peut déployer des visions prophétiques des dons de thaumaturges comme ce fut le cas avec Motovilov et Mantourov. Il peut s’appeler désormais le flamboyant (Séraphim) : il retrouve l’État Adamique où –comme dit Michel Evdokimov- l’homme règne sur toute créature, de son corps n’émane plus cette odeur de mort, commune à toute l’humanité, qui ne peut exciter la nature sauvage.
Les fruits : Les fruits de cette école spirituelle sont bien sûr impossibles à quantifier ou à décrire. Mais on peut trouver pour en avoir une idée un exemple curieux dans l’école mathématique de Moscou.

L’extraordinaire école mathématique russe a démarré par une tragédie religieuse (celle du putsch du mont Athos), et s’est prolongé dans une hostilité religieuse qui lui a donné ses plus beaux triomphes.Il y avait en effet au plus dur temps de la répression soviétique un espace de semi-liberté de pensée, la faculté de mathématiques. Plus difficilement touchable à cause de sa renommée internationale, l’école mathématique de Moscou à permis de résoudre des questions sur l’infini que le cartésianisme des français (notamment les Borel, Lebesgue et Baire), à l’époque les meilleurs mathématiciens, les empêchait de résoudre. Or cette école fut fondé par deux amis, un professeur (Luzin) et un moine génial dont la curiosité scientifique était quasi-universelle, Pavel Florensky, qui pratiquait la philocalie. Une philocalie peut-être déviante puisque son mot d’ordre était que le nom de Dieu est Dieu. Fortement influencée par ce starets un peu fou qui en plein stalinisme osait venir donner ses cours de mathématique en bure de religieux, cette génération passionnée débattait jour et nuit dans les amphis ou les appartements de leurs professeurs. Grâce à cette mystique cachée des officiels, elle a opéré un saut qualitatif reconnu par les français et les allemands. Ce fut un grand appel d’air des meilleurs cerveaux du temps, dans une ambiance passionnée et fraternelle autour de leurs professeurs. Cette génération ne manquait ni de courage physique (elle versait de l’eau sur le sol quand le gouvernement cessait de chauffer et on y faisait du patinage pour se réchauffer), ni de courage moral, la plupart ayant été tué par le labeur dans les camps malgré leur notoriété internationale. Que d’œuvres jamais  écrites et qui resteront inconnues, que de générations sacrifiées et de vies perdues dans la danse des démons qu’a connu la Russie.

 

Que faut-il retenir d’un tel monument  de la foi ?

 

La prière du coeur bien sûr, bien utile lorsque notre oraison est parcourue de distractions et qu’il est difficile de dompter la folle du logis. (Comme disait ici-même Isabel Alvira à propos de Thérèse d’Avila : je peux maîtriser mon intelligence (je crois et je comprends ma foi), ma volonté (je veux rester une heure de silence avec toi), mais que faire de ma mémoire et de mon imagination…?) Alors... “Jésus Christ Seigneur, Fils du Dieu vivant Prends pitié de moi Pécheur”. Non seulement dans l’oraison mais quand je marche, quand la douche froide du matin semble dure, quand l’autre me dit des choses pénibles etc. etc.

Mais de toute cette floraison je voudrais retenir aussi un quart de seconde de cette vie. Je crois qu’il y a une heure (au sens d’un kaïros, bien sûr, pas d’un chronos), une heure très spécial pour laquelle nous avons été preparés. L’heure d’un “oui” douloureux qui nous ouvre les portes du paradis. Pour Hélène Mantourov bien sûr c’est le moment où elle accepte de mourir à la place de son frère Michel. Mais pour le bucheron géant Seraphim, il me semble que c’est le moment où, alors que l’un des fils Krassouline vient de tomber en essayant de l’agresser, Seraphim va reposer sa hache et croiser ses bras sur sa poitrine et s’agenouiller en attendant le coup qui doit le tuer. L’heure qui fera reflet de cette heure-là mais qui est déjà contenue dans la première est celle de son pardon. Certes c’est une constant de l’histoire russe puisque elle débute avec des princes martyrs qui attendant la mort venant de leur frère aîné.

Je crois que ce quart de seconde là dit tout d’un être et le fait ressembler au proto-typos, le Christ, avec lequel je vous propose de prier son père, Notre père…

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