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Mystique et Sponsalité

11/01/2017

Témoignages d'Etty Hillesum & de Julius Spier

 

 

 

Introduction

 

La sainteté semble être depuis les commencements de l’Eglise une affaire individuelle. Le saint était celui qui s’engageait dans une conversation indépendante avec Dieu. Le 21 octobre 2001, l’Eglise est entrée discrètement dans une nouvelle étape de sa conception de la vie morale en béatifiant ensemble Luigi et Maria Beltrame Quattrocchi. Sept ans plus tard, le 19 octobre 2008, Louis et Zélie Martin le seront aussi. Ils auraient pu l’être avant les Quattrochi, mais l’enregistrement des miracles a freiné leur béatification. Cette évolution n’est en réalité qu’une mise en cohérence de la Révélation avec notre conception de l’anthropologie, sans cesse à approfondir. Il reste, donc, à réfléchir, construire et proposer une pastorale de cette avancée.

Ma réflexion s’inscrit dans cette démarche, c’est-à-dire de permettre à chacun de se saisir de ce chemin de la sponsalité, chemin qui porte en lui ontologiquement et sacramentellement une réalité profondément mystique.

 

Expliquons-nous !

 

Qu’est-ce que la sponsalité ? C’est un mot du bas latin qui veut dire mariage. La sponsalité serait donc la vie des époux cherchant la sainteté. Mais Jean Paul II en donne une expression plus large1 en parlant de relations interpersonnelles de l’homme et de la femme dans le projet du salut. Ce sont ainsi toutes les relations des époux, des frères et sœurs, des amis, des collaborateurs qui conduisent à la sainteté. Si la mystique est la relation que Dieu entretient avec sa créature, nous comprenons que la sponsalité est une relation particulière, non pas seulement de l’homme et de la femme, mais aussi de Dieu avec eux, en eux, et eux en Lui, donc à trois, interdépendantes.

Vous voyez certainement où nous en venons : la vie sponsale n’est autre qu’une image de la Vie Trinitaire, et elle est appelée à devenir à sa ressemblance. C’est du moins ce que nous allons tenter de découvrir ce soir.

Pour cela, nous allons dans un premier temps procéder à une rapide enquête historique, et relever que de nombreux saints sont, si j’ose dire, des saints en couple !

Après quoi, nous irons puiser dans la théologie et l’anthropologie des papes Jean-Paul II et Benoit XVI pour comprendre ce qu’ils nous disent de la sponsalité.

Enfin, nous prendrons à témoin une vie sponsale la plus improbable : celle de deux juifs non baptisés, celle d’Etty Hillesum et de Julius Spier. Nous essayerons d’y voir quelques principes de vie à reproduire dans nos propres réalités humaines.

 

Plan de la conférence

 

I-Témoins de la sponsalité & de la mystique à travers les âges

11-Ancien Testament

12-Nouveau Testament

13- La sponsalité dans l’histoire de l’Eglise

 

II-L’anthropologie sponsale

21-Homme & femme : unitotalité de la nature humaine

22-Jean Paul II et la sponsalité

23-Joseph Ratzinger : l’anthropologie relationnelle

 

III-Le témoignage d’Etty et de Julius, ou l’inhabitation accueillie !

31- Une histoire brève

32- Mais une vie morale intégrale

33- Peut-on comprendre ?

 

Conclusion

 

Bibliographie

Joseph Ratzinger, « De la notion de personne en théologie », 1966, in Dogme et Annonce, Parole et Silence, 2012

Jean Paul II, Mulieris Dignitatem, 1988

Jean Paul II, Lettre aux femmes, 1997

Jean Paul II, Homélie de la messe à Puebla de Los Angeles, 1979

Benoit XVI, Caritas in veritate, 2009

Pape François, Amoris Laetitia, 2016

Etty Hillesum, Une vie bouleversée, Seuil, 1988

Etty Hillesum, Faire la paix avec soi, Points vivre, 2014

Paul Lebeau, Etty Hillesum, un itinéraire spirituel, Amsterdam 1941 – Auschwitz 1943, Albin Michel, 2001.

 

I - Parcours historique de la vie des saints, preuve de l’anthropologie sponsale

 

Si la mystique est d’abord sponsale et qu’il existe une anthropologie sponsale, ce ne peut être nouveau, et elle peut donc être retrouvée dans des vies du passé. C’est ce que nous allons tenter de montrer ici en quelques lignes, trop rapides évidemment.

 

11-L’Ancien Testament.

 

Il y a beaucoup de couples intéressants, particulièrement dans la Genèse : citons seulement Adam et Eve, Abraham et Sara, Isaac et Rebecca, Jacob et Rachel, Booz et Ruth, Elqana et Anne, et Joachim et Anne.

 

Ces six couples ont pour lien commun, malgré des faiblesses humaines diverses, de vivre dans une présence de Dieu manifestée pour ce qui concerne leur lien conjugal et leur fécondité. Dans la tradition juive, à l’exemple d’Eve donnée à Adam, Dieu lui-même pourvoit une épouse à chaque homme. Dans toutes les autres cultures de cette époque, le mariage est le fruit d’un arrangement contractuel dominé par des avantages et des statuts divers. L’histoire d’Isaac et de Rebecca illustre parfaitement cela, mais aussi celle de Ruth, la Moabite, à qui Dieu donne un mari selon la loi du lévirat.

 

Deuxième aspect de cette présence manifestée de Dieu : la fécondité au sein des couples. Eve dira qu’elle a eu un fils de par Yahvé, et non de son mari Adam. La stérilité chez Abraham et Sara, celle chez Elqana et Anne, et enfin celle chez Joachim et Anne souligne d’une manière extraordinaire qu’aucune fécondité n’est exclue de l’agir de Dieu. L’histoire compliquée des enfants de Jacob traduit que Dieu fonde l’ordre sponsal sur l’amour béni par lui, et non pas seulement sur la fécondité « mécanique ».

Léa imposée à Jacob portera des enfants, ainsi que les serviteurs de Léa et de Rachel. Mais l’enfant de la promesse sera Joseph, l’enfant de Rachel et de Jacob. Le Nouveau Testament offre une vision nouvelle de la sponsalité.

 

12-Le Nouveau Testament

 

Elle est ici réalisée de manière extraordinaire. Les deux principes de la participation de Dieu demeurent : Joseph reçoit bien Marie à l’approbation de l’ange : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ta femme ». De même, la fécondité est bien donnée par Dieu, mais ici selon une modalité surprenante « car ce qui a été engendré en elle vient de l'Esprit Saint; elle enfantera un fils, et tu l'appelleras du nom de Jésus: car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. » Ensuite, nous voyons apparaître une forme de sponsalité qui ne suppose pas de lien marital mais seulement un lien dans l’ordre moral. Le premier de ces liens sponsaux est celui de Marie avec Matthieu, 1-18 à 21.  les apôtres, et particulièrement avec Jean l’évangéliste, puisque ce dernier accompagnera Marie en exil. Louis-Marie Grignion de Montfort en a déduit une doctrine mariale que je résume ainsi : la mère de Dieu, celle qui a formé en son sein Jésus, saura être mère des hommes en nous conformant en son sein à son fils. Mais sans doute pourrions-nous transposer cette doctrine pour décrire la réalité des liens sponsaux, et affirmer que toute femme est appelée à conformer en son sein (comme Marie) l’homme à Jésus. Et inversement, tout homme accouche la femme de Jésus, pour le donner au monde. Pour le dire autrement, la femme porte en son sein l’homme pour faire advenir ce qui est en lui image du Christ, et l’homme accouche la femme de ce qui est en elle image du Christ. Il y a ici deux ministères complémentaires et réciproques. Nous retrouvons ce mouvement de vie sponsale (et morale) dans les rapports des apôtres avec Marie Madeleine. Marie a porté Jésus et l’a donné au monde, de même Marie Madeleine a porté le témoignage de la résurrection auprès des apôtres ; elle a été, comme le dit Thomas d’Aquin, « l’apôtre des apôtres ».

 

Dans cette relation de type sponsal, à trois - Dieu, Marie Madeleine et les apôtres -, elle aura permis aux apôtres d’accomplir leur foi et simultanément leur vocation apostolique. Ainsi, par Marie Madeleine, l’Eglise est comme engendrée. Mais il faut le ministère des apôtres pour que cette Eglise soit comme accouchée au monde. Cette réalité sera donc le principe de croissance de l’Eglise et de toute sponsalité. Que trouvons-nous donc dans l’histoire de l’Eglise ?

 

13- La sponsalité dans l’histoire de l’Eglise naissante à l’Eglise contemporaine

 

De l’empire Romain à l’époque contemporaine, aucune œuvre d’Eglise n’échappe à cette relation sponsale. Je citerais quelques-uns de ces couples que vous connaissez, sans doute. Dans la période scolastique, François et Claire, Jean de La Croix et la grande Thérèse ; à l’époque classique, Vincent de Paul et Louise de Marillac, Claude La Colombière et Marguerite-Marie Alacoque, François de Sales et Jeanne de Chantal, François de La Mothe-Fénelon et Jeanne Marie Bouvier (Mme Guyon), Saint Jean Eudes et Marie des Vallées, Jean-Jacques Olier et Agnès de Langeac. Pour les contemporains, citons Jacques et Raïssa Maritain, Urs von Balthasar et Adrienne von Speyr, Georges Finet et Marthe Robin, et même Jean Paul II et Anna-Teresa Tymieniecka. La liste peut être complétée, qualifiée et commentée, évidemment. Retenons que Dieu œuvre et aime spécialement dans cette vie sponsale. Essayons de comprendre pourquoi il a un tel dessein, et comment la doctrine de l’Eglise s’en saisit.

 

II-L’anthropologie sponsale

 

Pour cela, il faut bien aller aux fondements pour comprendre pourquoi la doctrine de l’Eglise a validé cette idée d’une sainteté interdépendante. Trois critères sont présents : l’unitotalité de la 3 Louis-Marie Grignion de Montfort, Le secret de Marie, Médiaspaul , 2005. 6 nature humaine, l’expression de la sponsalité posée formellement par Jean Paul II, et enfin l’approfondissement anthropologique de Joseph Ratzinger.

 

21-Homme et femme, ou unitotalité de la nature humaine

 

La notion de nature s’exprime sans doute le mieux dans l’unité corps et âme de la personne humaine. Or, cette unité est formellement identique chez l’homme et la femme, tout comme leur égale dignité, mais substantiellement différente du fait de leur corps sexués : « Dieu créa l'homme à son image, à l'image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa (Gn 1, 27). La pensée chrétienne en a conclu que c’est l’homme et la femme ensemble qui constituent la plénitude de la nature humaine. L’enjeu ici n’était pas défini, sinon dans une perspective spirituelle -la communion-, ou corporelle, -la génération.

Une question de théologie morale restait à poser dans la Genèse, induite par la manière dont Dieu avait créé Adam puis Eve, et avait accompagné le péché originel de nos premiers parents.

 

22-Jean Paul II et la sponsalité.

 

Cette question est celle qui conduit Jean Paul II à exprimer l’accomplissement moral à partir de l’interdépendance de personnes sexuées, fondée sur le principe de l’unitotalité de la nature. Donnons la parole au saint pape: « Depuis l'origine, donc, dans la création de la femme, est inscrit le principe de l'aide: aide — notons-le bien — qui n'est pas unilatérale, mais réciproque. La femme est le complément de l'homme, comme l'homme est le complément de la femme: la femme et l'homme sont entre eux complémentaires. Le féminin réalise l'« humain » tout autant que le fait le masculin, mais selon une harmonique différente et complémentaire. » Il ajoute : « Lorsque la Genèse parle d'« aide », elle ne fait pas seulement référence au domaine de l'agir, mais aussi à celui de l'être. Le féminin et le masculin sont entre eux complémentaires, non seulement du point de vue physique et psychologique, mais ontologique. C'est seulement grâce à la dualité du « masculin » et du « féminin » que l'« homme » se réalise pleinement. » Il conclut : « Dans leur réciprocité sponsale et féconde, dans leur tâche commune de dominer et de soumettre la terre, la femme et l'homme n'expriment pas une égalité statique et nivelante, et encore moins une différence abyssale et inexorablement conflictuelle: leur rapport le plus naturel, répondant au dessein de Dieu, est l'« unité des deux », c'est-à-dire une « unité duelle » relationnelle, qui permet à chacun de découvrir la relation interpersonnelle et réciproque comme un don, source de richesse et de responsabilité. » Ajoutons à ce commentaire de la Genèse que Dieu, après la création d’Eve, ne crée plus par luimême, mais en relation avec ses créatures, pour accomplir la fécondité des générations humaines et de ce fait, organiser l’achèvement de la création dans un principe de relations interdépendantes des créatures entre elles et avec Lui. Mais nous devons aussi approfondir notre compréhension de l’anthropologie pour être en mesure de comprendre ce qu’est la sponsalité exprimée par JP II par la notion de« relation interdépendante et réciproque » . C’est le cardinal Ratzinger qui, entre autres , ouvre le chemin. 

 

23-Joseph Ratzinger, l’anthropologie relationnelle

 

La pensée anthropologique de Joseph Ratzinger s’est développée bien avant la question sponsale de Jean Paul II, puisqu’elle remonte à 1966. Ma présentation en sera succincte dans le cadre de cette conférence, et j’invite ceux qui veulent l’approfondir à lire le document du Cardinal, cité dans la bibliographie, De la notion de personne en théologie.

 

Se situant dans la trajectoire de la pensée de l’Eglise, Joseph Ratzinger présente l’homme au-delà de la substance, unité de corps et d’âme. Pour cela, il s’appuie sur la conclusion du concile de Chalcédoine définissant le Christ comme étant constitué de deux natures, divine et humaine, et possédant une seule personne. Or la théologie à toujours considéré les personnes divines comme des relations pures, personne et relation étant une même et unique essence divine. La conclusion s’imposait : l’homme à l’image de Dieu ne serait-il pas, alors, de même, unité d’une nature -ou substance- et d’une personne -ou relation ?

 

Retenons alors que, dans cette anthropologie, l’homme n’est plus un être de relation mais un être relationnel. Cette conception offre à penser de manière dynamique la sponsalité de Jean Paul II. Mais elle demande une forme d’apprentissage pour vivre dans cette « relation interdépendante et réciproque » entre les trois : l’homme, la femme et Dieu. Cet apprentissage se comprend à partir de la complémentarité des rôles : le rôle féminin, qui « conforme au Christ », le rôle masculin, qui « donne le Christ » et le rôle des personnes divines : celui du Fils qui est le Cep, celui de l’Esprit qui est la Sève, et celui du Père qui est ce Vigneron qui émonde pour faire porter du fruit. Cet apprentissage se comprend aussi à partir de l’acte relationnel, qui est comme la respiration vittozienne de l’émissivité de soi et de la réceptivité de l’autre. Ainsi, les relations sont dans une circulation interpersonnelle constante où l’altérité joue un rôle moteur pour nous ouvrir à la gratuité de l’être, selon l’expression de Joseph Ratzinger : « un être de quelqu’un pour quelqu’un ».

 

Cet apprentissage s’inscrit, de plus, dans la pédagogie divine, notamment eucharistique, pour inviter la créature à accueillir son Créateur, selon la parole de l’apôtre (Jean 14-23) « Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera; nous viendrons à lui, et nous ferons notre demeure chez lui ». La circulation relationnelle dans la Trinité a été nommée par les théologiens par le mot de perichorèse, que l’on peut traduire littéralement par danse de l’amour.

L’homme, inhabité par la Trinité est invité, dans la compréhension de son anthropologie relationnelle, à vivre aussi, dans le flux de la prière continuelle, cette périchorèse éducative mue par Dieu, où il accueille l’autre et le Tout Autre. Cette expérience peut être rapprochée, à bien des égards, de celle qu’Etty Hillesum et son ami Julius Spier vivront.

 

III-Le témoignage d’Etty et de Julius, ou l’inhabitation accueillie !

 

L’expérience mystique de ces deux êtres sera courte, de février 1941 à novembre 1943. L’amour les portera vers une exigence de fidélité, pour Julius, et d’intériorité, pour Etty, jusqu’à la mort soudaine pour Julius, et jusqu’à la solidarité sacrificielle auprès de son peuple pour Etty. Au-delà d’une dimension littéraire, vecteur du témoignage, une compréhension de ce drame mystique peut être donnée même si aucune confession religieuse ne peut le revendiquer.

 

31- Une histoire brève

 

Etty rencontre Julius Spier en février 1941. Il est thérapeute psycho-chirologue. Il l’engage à tenir un journal, ce qu’elle fait à partir du 8 mars 1941. Ses écrits s’achèvent par deux cartes postales glissées dans une fente du wagon qui l’emmène vers le camp d’Auschwitz le 15 septembre 1943. Julius Spier mourra d’un cancer du poumon le 15 septembre 1942, et Etty sans doute le 30 novembre 1943. Julius est juif d’origine allemande. Il a fui l’Allemagne nazie pour la Hollande. Sa fiancée a réussi à rejoindre Londres. Il lui sera fidèle, même s’il ne la reverra pas avant sa mort.

Etty est juive aussi, hollandaise, d’une famille non pratiquante : son père est proviseur d’un Lycée près d’Amsterdam, et sa mère, juive également, est d’origine russe. Après une maîtrise de droit, Etty se consacre aux langues, et particulièrement au russe. Elle donne des cours. Elle habite une sorte de foyer dans lequel elle tient le rôle de maîtresse de maison puisque l’épouse du propriétaire est décédée. Etty, qui a des mœurs libres, est devenue la maîtresse de son propriétaire, Han Wegerif. Elle ne le sera jamais de Julius.

Quelle est donc cette expérience inclassable de Julius et d’Etty ?

 

32- Une vie morale intégrale

 

Julius et Etty ne sont pas baptisés et ne fréquentent aucune église, aucun prêtre, ni pasteur. Mais Julius, qui a étudié avec le psychologue allemand Jung, lit la bible et prie chaque jour. Il est nourri par une littérature d’influence chrétienne, dont les auteurs sont maître Eckhart, Kierkegaard, Saint Augustin, Thomas a Kempis, Dostoïevski, et Rilke. Ses lectures passent entre les mains d’Etty. Ils lisent la bible et prient ensemble. Leur amitié est tentée au départ par la sensualité, que chacun porte fortement, mais ils résistent, et le premier travail de cette sponsalité les conduit de la sensualité à la spiritualité, pour les établir dans une véritable chasteté et dans une sorte de célibat consacré.

 

Leur rôle sponsal s’exprime dans une symétrie étonnante avec les expressions bibliques. Etty dira de Julius qu’il a été « l’accoucheur de son âme » et qu’elle lui a permis de rester fidèle à sa fiancée, et elle note dans son journal « je te porte en moi comme mon bébé qui n’est pas né, je te porte non pas dans mon ventre mais dans mon cœur » .

 

Etty, au contact de Julius, découvre la foi, et mieux : la présence de Celui qui l’habite et qu’elle nomme simplement Dieu, source de tout Amour. Rapidement, le besoin de la prière l’assaille. Devant l’Hôte de son âme, elle tombe à genoux dans sa chambre, poussée par une sorte d’exigence intérieure. Celle-ci ne la quittera plus. Elle passe même de la découverte au dialogue, que son journal reprend. Les derniers mots de cette carte postale qu’elle rédige dans le train qui l’emporte vers Auschwitz en portent l’accomplissement, puisqu’elle écrit :

« J’ouvre la bible au hasard et je trouve ceci : « Le Seigneur est ma chambre Haute ». Ce chemin de la prière l’a conduit avec Julius à une sorte d’amour universel, y compris pour les bourreaux nazis ; elle écrit : « que chacun extirpe et anéantisse en lui tout ce qu’il croit devoir anéantir chez les autres ».

Plus encore, ce qu’elle nomme la familiarité de Dieu la convie « à régler sa vie en conséquence.[Mais, dit-elle] Je n’en suis pas encore là… ’aime mes aises, j’appréhende souvent les choses en artiste plutôt qu’en femme responsable… assise à ce bureau, dans la nuit qui s’avance, je sens en moi la force contraignante et directrice d’une gravité toujours plus présente, toujours plus profonde, sorte de voix silencieuse qui me dicte ce que je dois faire…Ma mission, mon vrai travail ne fait que commencer ». Cette mission a bien des accents thérésiens : « Si Dieu cesse de m’aider, ce sera à moi d’aider Dieu. Peu à peu, toute la surface de la terre ne sera plus qu’un immense camp et personne, ou presque, ne pourra rester en dehors… je prendrai pour principe d’aider Dieu autant que possible, et si j’y réussis, eh bien, je serai là aussi pour les autres ».

Tandis que Julius est frappé de maladie et meurt avant d’être déporté, elle est envoyée au camp de transit de Westerbork, où elle assure pour le conseil juif une mission salariée d’accompagnement social. Elle y accueille la détresse des autres : « mon attention réussit à tirer d’eux… ce qu’ils ont de plus profond et de meilleur. Ils s’ouvrent à moi, et chaque être m’est une histoire que me conte la vie même… Mon Dieu, tu m’as donné le don de lire. Me donneras-tu aussi celui d’écrire ? ».

 Dans l’horreur de la répression nazie, alors même qu’elle est dans l’antichambre de la mort dans ce camp de Westerbork, Etty trouve la paix, elle affirme « En tout lieu de cette terre, on est chez soi, lorsqu’on porte Tout en soi ».

Ce bonheur déborde et elle lui donne la force de témoigner : « alors je me suis agenouillée là, sur cette vaste Lande, et je lui ai parlé de Dieu ».

Cette trajectoire improbable hors de tout sentier balisé mérite une attention qui cherche les causes.

 

33- Peut-on comprendre ?

 

Nous procéderons ici par remarques.

 

Commençons par évoquer l’explication que Jacques Maritain a donnée à la solution finale nazie, car elle donne du sens à l’expérience de Julius et d’Etty. Pour le philosophe français, le nazisme, en détruisant les juifs, vise essentiellement à détruire le Christ. Claude Tresmontant a écrit un livre dont le titre est Le Christ hébreu. Jésus est juif, et en s’unissant à ces deux êtres, il se rend solidaire de ce peuple dont il est la chair et le Roi, comme Pilate l’a écrit sur la croix. Nous, catholiques, nous sommes des enfants d’adoption, les juifs sont les parents du Christ. Si nous rentrons dans cette perspective, alors nous pouvons comprendre que Jésus se situe pour la Shoah dans le mystère d’Israël, qui précède le mystère de l’Eglise.Ce n’est pas un retour en arrière, d’ailleurs, car Julius et Etty se nourrissent du Nouveau Testament, c’est l’expression de l’unité entre les deux mystères : celui d’Israël et celui de l’Eglise.

 

Deuxième remarque. Une part des relations amoureuses entre Julius et Etty nous manque, en particulier ce que nous nommons l’intimité, car tout ne peut être dit de ce qui est vécu. Etty a lutté avec Julius, notamment au début de leurs travaux. Mais cette lutte s’estompe parce que c’est avec Dieu qu’ils doivent désormais lutter, comme Jacob avec l’ange. Cette lutte prend fin d’ailleurs. Julius rêve que le Christ le baptise, et meurt. Etty aura « la hanche démise », nous le comprenons quand elle affirme que ce sera à elle d’aider Dieu ; et de fait, en participant à l’holocauste, c’est Dieu lui-même qui se rend à Auschwitz avec le peuple Juif, son peuple.

 

Troisième remarque. Nous pensons souvent la mystique par le prisme de réalités extraordinaires, mais ce qui est le plus significatif, c’est la présence de Dieu à notre présence. Lui est là dans notre vie ordinaire, notre existence, et tout est changé, bouleversé même. Cette présence qui exige par cette « voix silencieuse », comme le dit Etty, c’est le cœur de la vie mystique. Etty n’avait pas de culture chrétienne, elle a seulement consenti à aller ce chemin dans lequel Julius la précédait, mais où il l’attendait, peut-on dire. Dieu les voulait tous les deux parce qu’Il veut se donner toujours, croyons-nous, dans la sponsalité. C’est son mode d’aimer, comme dans la Trinité. Mais là s’arrête notre possible compréhension.

 

Conclusion

 

J’oserais en conclusion des conseils. Regardons comment Dieu agit pour mieux le comprendre dans nos propres vies. Mais comprenons aussi ce que nous sommes, notre nature profonde, et cette personne absolue que Dieu a fait de nous, image du Christ.

 

L’amitié au sens aristotélicien est contenue dans la sponsalité, sinon le Christ n’aurait pas dit à ses apôtres qu’Il les appelait ses amis. Etre les amis de l’Epoux est une œuvre et une exigence bien rude, comme Etty en a fait l’expérience.

 

La sponsalité suppose de la maturité comme celle de Julius, et de la prudence comme celle d’Etty, et parfois un guide spirituel.

 

Compte tenu des attaques contre l’altérité sexuée en ce temps, je pense paradoxalement que la sponsalité a un grand avenir parce qu’elle vise à révéler l’intention profonde de la Création. Le Pape François, dans Laudato si, s’en fait l’écho en affirmant au §240 que « les Personnes divines sont des relations subsistantes, et le monde, créé selon le modèle divin, est un tissu de relations. Les créatures tendent vers Dieu, et c’est le propre de tout être vivant de tendre à son tour vers autre chose, de telle manière qu’au sein de l’univers nous pouvons trouver d’innombrables relations constantes qui s’entrelacent secrètement ».

 

Ce qui incarne le mieux cet entrelacement, c’est la famille. Comme institution sponsale naturelle et sacramentelle, elle est le cœur de la vie humaine, l’école de l’amour, le lieu d’accomplissement des personnes où Jésus a voulu s’incarner. Aimons-la, engageons-nous avec elle, pour elle, sans crainte. C’est sans doute un objectif majeur que de repenser toute communauté humaine, religieuse, de travail et politique sur le modèle de la famille.

 

Merci !

 

 « Disons alors que l’acte le plus capable de nous placer d’emblée hors de l’absurdité du temps dans le mystère du temps est la prière, en tant qu’elle achève la pensée. Et parmi les prières le Pater (Notre Père). »

 

Jean Guitton l’absurde et le mystère, DDB, 1984, page 100

 

18 aout 1943

 

« Je suis très fatiguée depuis quelques jours,[...]Tout progresse selon un rythme profond [...] Je ne lutte pas avec Toi, mon Dieu. Ma vie n’est qu’un long dialogue avec toi. Il se peut que je ne devienne jamais la grande artiste que je voudrais être, car je suis trop bien abritée en Toi, mon Dieu. Le premier mot qui me vient à l’esprit toujours le même, c’est Dieu. Il contient tout et rend tout le reste inutile. Toute mon énergie créatrice se convertit en dialogues intérieurs avec toi. La houle de mon cœur s’est faite plus large depuis que je suis ici (camp de Westerborg) plus animé et plus paisible à la fois, et j’ai le sentiment que ma richesse intérieure s’accroît sans cesse.

 

Inexplicablement, Jul (Spier) plane sur cette lande, ces derniers temps. Il continue à me nourrir de jour en jour. Il se produit tout de même des miracles dans une vie humaine ! Ma vie est une succession de miracles intérieurs »

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