Jean Grosjean

James Brown :

Quelques chemins en lisant la poésie de Jean Grosjean

Le sujet de cette conférence est la poésie de Jean Grosjean. Connue pour ses traits religieux, sacrés voire mystiques, elle a de quoi pour satisfaire le contemplatif. La poésie de Grosjean est un langage de conversion dans le sens où, par conversion, l’on veut dire ce mouvement de l’âme par lequel elle se tourne entièrement vers Dieu. Le langage de Grosjean est entièrement tourné vers Dieu même lorsque les sujets d’un texte donné semblent parler de tout sauf de Lui.

Je voudrais commencer avec quelques mots sur la forme et la méthode de cette communication. C’est en tant que lecteur que je vous parle de Grosjean. J’ambitionne pour aujourd’hui d’inciter à la lecture de ses écrits. Pour ceux familiers de sa poésie, peut-être je peux proposer quelques réflexions intéressantes à son sujet. Je n’ai pas d’autre expertise à faire valoir que celle d’être l’un de ceux pour qui ses textes m’ont rendu autre que je n’étais. Je me reconnais ainsi dans cette belle phrase de Grosjean lorsqu’il dit qu’

« un vrai livre est un livre qui, soit d’un coup, soit lentement, vous rend autre, vous met au-dessus de ce que vous étiez. » (Araméennes, p.77).

Je vous parle en lecteur soucieux de rendre justice à ses écrits. Je vous présenterai quelques chemins par lesquels j’ai abordé ce poète avant d’en ressortir changé -ou du moins, inspiré-. Pour mener à bien cette tâche, je vous présente sa poésie et ses réflexions sous-jacentes en restant fidèle, autant que possible, à l’élan même qui anime celles-ci. La poésie de Grosjean est vivante, elle retrace le mouvement de la vie. C’est avec hésitation, par exemple, que je déploie le terme « pensée » lorsque je traite de son œuvre, ce dernier terme, « œuvre », étant lui-même peu utilisé par lui pour décrire ses écrits. On est en présence d’une intelligence dans le sens le plus profond du terme et qui rechigne à se figer en concepts fixes. Sa propre sensibilité n’est pas étrangère à cette phrase sur Abraham hésitant devant ce qui est immobile :

« Quand les peuples adorent la fixité de leurs dieux, ils laissent au fond du désert Abraham en proie à la nuit parmi les bêtes mortes. » (La gloire, I, p.179)

Tâche ardue alors que de parler d’une poésie qui ne saurait être réduite à la pensée abstraite qui la sous-tend, d’une poésie qui ne saurait être la chasse-gardée des seuls initiés convaincus d’avoir compris une parole énigmatique.

La poésie de Grosjean est langage et, nous dit-il, il y a langage chez le dieu. Mes propos deviennent énigmatiques : ce n’est pas mon but. Je souhaite, si vous me le permettez, retracer le cheminement de sa parole afin de dégager quelques jalons qui permettraient de nous orienter vers le sujet ultime de sa poésie, le langage de Dieu.

Les sujets qui tracent cette route sont tirés des écrits même de Grosjean. Je ne saurais prétendre manier avec habilité les outils de la critique littéraire. Toutefois, on pourrait identifier des thématiques qui constituent autant de sillons dans lesquels les grains de son langage porteront leur fruit. Il y a certes plusieurs thèmes, je me concentre sur quatre :

-langage en vers

-paysage, art suprême du consolateur

-les puissances de ce monde

-Père et Fils, exode et exil

Chaque partie thématique se clôt avec des morceaux choisis des écrits de Grosjean afin de mieux souligner le mouvement même de chaque thème. Mieux, ce recours, laisse à Grosjean le dernier mot en guise de consolation de mes découpages arbitraires.

Avant de tracer notre route, passons d’abord en revue les grandes étapes de sa vie, certaines étant très formatrices dans sa vocation de poète.

Voici pour l’essentiel des faits biographiques. Né à Paris en 1912, Jean Grosjean avait eu pour parents un père originaire de la Franche-Comté et une mère dont la famille vient de l’Est et du Nord-Est de la France. Son parcours sort, littéralement, des sentiers battus : brevet, étudiant à l’école d’agriculture, travail comme ajusteur à Perreux, et études de secondaire à Conflans. Il réussit son baccalauréat de philosophie et intègre le séminaire d’Issy-les-Moulineaux en 1933. Mais il a déjà entamé une vie de grand lecteur. Jeune homme, il n’oubliera pas son échange épistolaire avec Claudel qui a pris le soin de lui répondre depuis son poste aux Etats-Unis. C’est durant cette période que Grosjean fait ses débuts dans l’étude du latin et du grec. Suivent des épisodes très formateurs, à commencer par son voyage au Levant en 1936 : Liban, Syrie, Irak, le Protectorat britannique du Palestine. Ces voyages laissent une trace profonde dans ses écrits. Puis, retour en France, ordonné prêtre en 1939, il est mobilisé peu après lorsque la guerre éclate. Fait prisonnier, il passera trois années dans des camps de prisonniers de guerre. Il fait connaissance d’André Malraux et de Claude Gallimard. Libéré, il effectue un long séjour en 1944, véritable retrait spirituel dans le Doubs. (cf. Jean-Luc Maxence, Grosjean : une vue, une œuvre). Commence alors un lent détachement de l’Eglise institutionnelle qui se termine par la renonciation de ses voeux et retour à la vie civile. Il se mariera en 1950. Avec sa femme, il déménagera quelques années plus tard dans le village d’Avant-lès-Marcilly dans l’Aube (ils occupaient un appartement à Versailles durant des années). Je m’arrête à ce point dans le résumé de sa biographie pour se concentrer sur quelques éléments, à mes yeux -capitaux (mais qui suis-je pour me prononcer sur ce qui est essentiel dans une vie ?)-. Ayant grandi dans un milieu entouré de livres, Ie trajet du poète est tout de même singulier. Il acquiert tôt une sensibilité hors-pair pour la campagne que ses vers chanteront. Lors de ses voyages en Terre Sainte, assurément une expérience dépaysante, il s’est imprégné de ses environs orientaux, de l’aura qui y règne : il en rapporte un souffle qui ne le quittera plus jamais. Et j’enchaîne : lectures de la Bible qui le bouleverse, sacerdoce, puis la guerre….Toute une vie avant même que l’on évoque sa vie d’après la guerre, ses amitiés, sa carrière de poète, son travail au Nouvelle Revue Française, vie conjugale, enfants, décès en 2006.

Langage en vers

Est-ce que ton nom ne me fut pas prédit avant que rien encore ne commençât, quand titubait mon âme assourdie de silence au bord du puits céleste ? (Elégies, II.1)

On rentre dans l’univers de Grosjean et fait connaissance de son langage. Souvent, ce langage nous désoriente, il est déroutant ; on a du mal à comprendre ce qui se passe, on ne sait pas qui parle à qui. Rares sont les vers qui riment. Grosjean écrit tantôt en strophes distinctes tantôt en paragraphes courts caractérisés par un lyrisme soucieux du réel.

Mettons de côté pour le moment le sens de ces phrases citées ci-dessus et concentrons-nous sur la simple beauté de son langage, de son vocabulaire très soutenu. C’est un langage riche, souvent déployant des mots peu usités, parfois des néologismes au sens subtil.

Le plus grand défi lorsqu’on lit Grosjean est de savoir où il veut nous amener. Sa poésie est à la fois simple mais dense : il faut se concentrer, voire méditer. J’ai acquis la langue française jeune, je me la suis appropriée au cours des années. Quelle ne fut pas ma surprise quand j’ai subi l’expérience d’avoir cette couche superficielle d’une langue acquise arrachée par le langage soutenu et lyrique des poèmes de Grosjean. Le choc fut (est) brutal. Par arrachement, c’est dire qu’il reconfigure des mots (que j’ai cependant cru connaître) afin que je sois en mesure de me rendre présent au monde décrit dans ses vers.

La citation ci-dessus est tirée du deuxième texte des Elégies, ce recueil de textes qui évoquent l’absence d’un destinataire ambigu, peut-être un être chéri disparu, peut-être le Christ (peut-être les deux à la fois). A travers les trente-trois textes des Elégies (dont la rédaction remonte à 1962), Grosjean mobilise des références mêlant sources bibliques, les descriptions des campagnes, le temps saisonnier et l’histoire séculaire :

Je suis vivant puisque j’ai su ton rire et jamais les orties n’étoufferont de leur printemps l’empreinte de ton pied.

Qu’un soir tu quittes comme fumée d’automne le toit sous qui nous soupions de laitage, et nous rôderons ensemble à la lisière des neiges définitives.

N’entends-tu pas au loin les cavaliers refluer en désordre vers la mort qu’éclaboussent leurs jurons bourbeux quand leur empire fait place à notre hiver ? (Elégies, VI.8-10)

Le langage de Grosjean se rapproche à sa description de l’hébreu biblique, un langage abrupt, fait d’un claquement continu de paroles qui jouent plus sur les consonnes que la sonorité des voyelles. Un langage qui crée, non pas des concepts, mais un espace où des êtres peuvent se rencontrer. C’est en artiste-paysagiste qui rend son pays natal de l’Est de la France et les steppes austrasiennes semblables au monde de l’Ancien Testament :

L’été syrien sur l’Austrasie,

Le bourdon sur la fleur des pois,

Le sédum blanc sur le mur gris

Le lichen terré sur le toit.

(La queue leu leu dans Nathanaël, p.69)

C’est seulement lorsqu’il dessine certains moments fugaces mais intimement imbus de l’esprit que l’on se sent en Galilée ou dans la présence, joyeusement banale, du Christ et de ses disciples.

En termes d’influences, l’on peut noter son appréciation des poèmes de Gerard Manley Hopkins (dont la sensibilité n’est pas étrangère à celle de Grosjean). Il y a bien sûr Claudel mais aussi Rimbaud. Sur ces deux, Grosjean écrit :

Claudel est le seul avec Rimbaud (là est leur vrai lien) à avoir pris pour matière première de son art le français de l’Est, celui qui -n’ayant pas accès à la littérature- a mis son génie dans une parole dense et violente. (Claudel, Cinq grandes odes, préface de Jean Grosjean, p.5)

Il n’est pas sans pertinence d’évoquer un tout autre poète français, du nom de Jean-Baptiste Chassignet, franc-comtois comme Grosjean, pour décrire le style de langage en vers de dernier. Il nous livre cette jolie note :

Malgré sa violence et, même s’il est né en 1570, sa précocité, il n’a rien de commun avec Rimbaud sinon, comme matière première de leur art, un sens austrasien de la phrase courte et brutale, loin des constructions suspendues du latin ou de l’allemand, loin de la ligne mélodique méridionale et du jeu subtil des incidentes françaises. (Un regard, une voix, p.313)

Autant Grosjean ausculte les ressorts de ce poète baroque, autant il se livre à une auto-portrait de la langue de ces vers car, s’il ne déploie pas une langue semblable au coup d’archer (comme il décrit l’art de Chassignet), du moins ne peut-on soupçonner qu’il est admiratif de ses effets. Voyons ce qu’il dit du langage des textes bibliques des prophètes, traduit de l’hébreu par ses soins :

L’intonation sert de structure et c’est à elle que les prophètes confient le sens de leur parole : Que celui qui a des oreilles entende !... Le génie de l’hébreu ne tend ni à la conquête de l’idée, ni à la nuance de l’expression, ni à la « fabrication » du poème. Il ne définit, ne dessine, ni n’évoque mais gagne par l’intérieur. Il s’épanouit moins en délectation de voyelles qu’il n’imprime un mouvement de consonnes dont la richesse en gutturales tend au silence, devient pulsation sourde de la mémoire. (Les prophètes, pp.7 – 8)

Ecriture épurée, Grosjean se réclame, en toute humilité, être tributaire de la langue française par le biais de ses propres fréquentations dans d’autres langues étrangères. Elles l’ont renvoyé au génie propre de son français de base. De ce génie, dit-il, la langue française aime mieux la répétition que l’ambiguïté.

Morceau 1 : Elégies, II, suite

Paysage, art suprême du consolateur (Apocalypse, Le visage, p.29)

Ainsi pour le langage qu’il déploie. Sur quoi l’applique-t-il sinon le langage provenant du Père : le langage mouvement (Verbe) qu’est le Christ, certes, mais aussi le monde créé.

Dieu n’est pas Dieu parce qu’il crée, mais parce qu’il parle et si son langage crée ce n’est qu’à force de transparence. (Araméennes, p.81)

Ainsi si dessine chez Grosjean un Dieu dont la création et le langage ne font qu’un. Dès ses premiers écrits, Grosjean décrit le monde qui nous entoure de sorte qu’on peut enfin voir ce qui était toujours devant nos yeux. Il restitue un monde pour nous rendre plus susceptible aux effets du langage de Dieu sur nous. Description du monde et dialogue entre Dieu et le dieu (Christ), ainsi se résume une grande partie de ses écrits. Il est intéressant de noter que ce double projet, de chanter le monde et de chanter le dialogue divin du Père et du Fils, s’annonce dès les premières lignes du premier recueil de textes poétiques publiés, à savoir Terre du temps publié en 1949. En effet, ces deux projets s’entrelacent pour ne faire qu’un :

Nous bâtirons un monde où il n’y a aura que nous, dit Dieu. Et la Sagesse ouvrit la bouche : « Père pourquoi de la mienne retirer ta main que je meure comme un liseron ? »

Dans le brouillard de l’aube l’auto bondit comme un cœur de fils. Mais la Sagesse assise dans la fraîcheur de sa cause la loue. Pervenche, joie de regarder le soleil.

Coincidence dans la bulle de savon du ciel serein. Et qu’à la force du rosier soit le poids de la rose rouge égal ! (Terre du temps, Création, pp.9 – 10)

Ce recours constant à décrire la nature, de l’échelle macrocosmique du ciel voûté jusqu’au microcosme du moindre herbe, remplit les textes de Grosjean. Tantôt de telles descriptions servent à louer la nature parce que créée ; tantôt elles servent à nous indiquer l’empreinte, à peine perceptible, du Créateur lui-même.

Grosjean œuvre dans le sillage des prosateurs grecs qui tenaient pour acquis le monde, pour qui le cosmos était présupposé. Le monde a un sens, il fait sens, il est un cosmos, parce qu’il est l’expression du langage de Dieu. S’il est rhapsodie de la nature, c’est pour nous signaler ce qui échappe à nos sens, ceux-ci étant à la fois ce grâce à quoi on arrive à la connaissance des choses, tout en étant ce qui voile le réel. Grosjean parle de la nature telle qu’elle se présente à nous, c’est-à-dire dans toute sa banalité.

Austrasie, publié en 1960, constitue un véritable hymne à chaque être, pour ne pas dire chaque mètre carré, qu’il croise sur des sentiers de la campagne franc-comtoise. Les billets nous mettent en proximité de chaque sujet traité de sorte qu’on n’est jamais à court de découvertes inédites, fussent-ils les inventions de son auteur. Il parle des oiseaux, des plantes, des fleurs, des lieux-dits et des villages et enfin, des moments pris sur le vif lors de ses promenades. Jamais le paysage des terres austrasiennes ne semblent plus proche aux lieux de la Terre Sainte. Lorsque Grosjean parle de son pays natal, on n’aurait pas tort de se sentir dans la Judée de ses autres textes :

Le liseron se vêt de soir frêle et monte aux créneaux de la haie. Il n’est plus que l’éclatant mutisme du jour sur la capitulation céréale. Il vous voit, messagers infidèles qui vous êtes arrêtés sous l’orme. Le lent moulin des ombres tourne.

(Le liseron dans Austrasie, p.71)

Rappelons cette autre instance où l’on croise le liseron, au tout début des Elégies :

C’est un bruissement qui me promit ton regard quand ta main n’était qu’un liseron dans la haie et, si les vents dispersent sur la mer stérile ma voix comme la cendre d’un feu, j’aurai du moins célébré leur naissance.

(Elégies, I.1, p.109)

De retour en Austrasie, prenons un dernier exemple cette fois-ci tiré de la partie, « Ménologie », ces moments fugaces qui forment les matières de ses billets lyriques. Dans ce morceau, les références croisées entre Ancien Testament et terre austrasienne ne sont que plus évidents :

Le soleil baise au front une branche d’arbre en fleur et la laisse en proie au pressentiment. Elle frissonne très pâle sur la noire nuée venue. Le vent se jette sur les vergers, plie, même, rompt les ramures, lance à poignée le grêlon, râpe le toit, meugle à la porte. Je crains bien d’être mon exilarque. Sitôt tue la tempête, j’irai, foulant les pétales du prunier, inspecter le ciel sans qu’aucune assemblée me poigne. Il ne me chaut des fêtes pas plus qu’au Franconien frotté de vieux beurre. Un passant de hasard au bout du champ, n’est-ce assez jusque se racoquiner aux défunts ?

(Saint Elie dans Austrasie, p.172)

Par ce mélange de références bibliques et géo-historiques, le poète brouille les repères, une étendue du Doubs se voit associée à la vie du prophète Elie. Nous sommes doublement désorientés : loin d’un texte sur la nature aux accents sacrés, l’auteur de l’Ironie christique nous laisse un extrait qui ne manque pas d’ironie : le narrateur peine à suivre les autres dans leur révérence vis-à-vis des défunts (Doublet, L’autre côté du langage : l’humour et l’ironie dans les poèmes et les récits de Jean Grosjean ; p.77)

Morceau 2: Un dernier exemple de ce paysage où l’on soupçonne entendre Dieu :

L’ombre tourne sous le hêtre

Sans que le soleil descende.

Le soleil stagne au zénith,

Les pommiers plient sous leur charge.

La respiration d’une herbe,

Le chemin secret des taupes,

La fumée droite et tranquille

D’un hameau qui brûle au loin.

Sous le silence on entend

Un autre silence.

(Silence dans Nathanaël, p.26)

Les puissances de ce monde

Contrairement à son intérêt pour le monde naturel, on trouve une certaine distance, sinon dédain, des affaires temporelles et les artifices du pouvoir. Ce n’est pas que Grosjean se délaisse des affaires humaines, loin de là ; ce dont il redoute est tout ce qui nous éloigne de l’inessentiel, de l’intemporel, du langage de Dieu. Ce point est, me semble-t-il, essentiel pour apprécier les écrits de Grosjean. Il est un auteur qui se veut dans le concret, dans le réel. Il a en horreur le langage obtus des intellectuels, le jargon des philosophes. Pour autant que son langage soit à mes yeux extrêmement soutenu, il estime communiquer dans la langue ordinaire des gens : remarquons, en passant, que certains argumentent que les paysans d’autrefois avait un vocabulaire deux fois plus grand que la moyenne de nos concitoyens d’aujourd’hui.

La vie quotidienne, la banalité, c’est la vie de tous les jours. A l’opposé est le déchet, le divertissement, le spectaculaire, la vie par procuration, l’inessentiel. Les nouvelles de l’autre bout du monde, dès que cela prend de l’importance, dès que ça passionne au lieu de reposer, c’est du déchet.

Et cependant, Grosjean a consacré des écrits sur des politiques tels que Clausewitz et Ponce Pilate. Par la voix de son compagnon, Gingoux, il propose des thèses audacieuses sur la pertinence des analyses de Corneille sur la politique et sur la nature de l’homme.

1. Tout pouvoir se sait usurpé (Phocas) et se veut légitime.

2. Aucun sujet (Pulchérie ni Léontine) ne s’accepte sujet.

3. Toute opposition de principe est inefficace

4. La seule opposition efficace vient de ceux qui servent le pouvoir

5. Notre vie se joue dans ce monde où toute puissance est indue, et toute résistance vaine ou vicieuse

(Les livres de Gingoux dans Une voix, un regard, p.284)

Comme ses compatriotes de l’Est, Chassegnet, Rimbaud et cie., Grosjean a le sens de la formule qui frappe et qui marque les esprits. Il est à noter que l’expérience de la guerre aurait pu laisser des traces, un mélange de nostalgies, souvenirs et de regrets :

Sous un ciel baissé le vent accourt tordre les arbres épars dans la campagne et les chevelures des jeunes gens au nombre desquels, il y a longtemps, on nous comptait, moi et mes camarades maintenant morts, mais dont vit encore en mon âme toute la gloire.

(Les camarades dans Nathanaël, p.120)

Guerre, voyages, lectures, toutes ces expériences trouvent leur expression dans les écrits de Grosjean lorsqu’il traite des puissances de ce monde. Cependant, il me semble que le fondement de cette prise de position est à chercher non pas en concepts mais dans les vers où le poète parle du Messie. Lors de ses entretiens publiés dans Araméennes, il résume succinctement cette position :

« …tout chrétien que nous nous disions, nous sommes dans l’Ancien Testament. Tant que nous ne sommes pas entièrement investis par le Christ (et qui peut l’être avant sa mort ?), le Messie est pour nous à venir, en tout cas pour une grande partie de nous-mêmes. » (Araméennes, p.112)

Contemporain de l’Ancien Testament, il en est aussi du dernier jour :

« On est contemporain du dernier jour le jour où on sort du temps…Dieu ne nous rencontre qu’à travers notre propre temps. » (Araméennes, pp.113- 114)

Les écrits de Grosjean :

« ne se soucie guère de l’histoire du monde ; ils s’intéressent pourtant à l’expérience de la durée, au sens d’une durée de la vie. » (Araméennes, p.29)

On n’a jamais d’autre expérience que la durée d’une vie humaine, dit-il. C’est le fait du Messie d’avoir substitué au Grand Récit de l’histoire une biographie, la sienne. Le Messie est moins futur, ou présent, ou passé qu’imminent. Ailleurs, nous lisons ces vers :

Nos bons et mauvais jours ont disparu

Comme un torrent tari. Quelques vacances,

Coquelicots tremblants le long des rails

et le désert des jours. Mais il est dit :

Je serai avec toi dans ta détresse.

(Tari dans Arpèges et Paraboles, p.15)

Dans Pilate, l’on trouve des passages remarquables où Jésus dévisage un Pilate désemparé, perdu entre son sens du devoir et la conviction d’avoir devant lui un homme innocent.

Dans Elie, Grosjean expose la faiblesse innée des puissances face au langage de Dieu.

Morceau 3: le dialogue entre Achab et Elie dans Elie.

Père et Fils, exode et exil

On touche bientôt à la fin de cet exposé. Il s’agit de parler de ce langage qui est ce dont saint Jean évoque, le langage de Dieu, et du dieu, qui est la matière première et dernière de la poésie de Grosjean.

Un jour, Malraux a demandé à Grosjean de s’expliquer sur cette relation entre le Père et le Fils, entre cette notion d’un dieu qui existe en s’exilant, en s’épuisant à l’infini. Grosjean, à contre-courant, fait sienne cette notion d’un Père qui pleure la mort de son Fils, d’un Dieu vulnérable. Ce Dieu, les Grecs et les Romains ne pouvaient l’accepter, dit-il. Mais des chrétiens orientaux, tels que des Nestoriens, si.

C’est le souffle qui fait vivre, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont du souffle, elles sont de la vie.

Nous voici ramenés au dialogue nocturne avec Nicodème. Jean a l’art de nous faire sentir comment manœuvre le langage : Jésus semble nous mener sur des falaises pour ne plus nous laisser entendre que l’immense murmure. (L’ironie christique, p.123)

Pour percer le sens et comprendre Grosjean sur ce point, il est avisé de lire la source même cette explication développée dans La Gloire :

La Gloire : Paragraphes 1, 2, 3, 4 ; pp.179 - 180

Pour conclure et pour revenir au commencement de ce langage entre Père et Fils, tournons maintenant au début d’Apocalypse.

Morceau 4 : Dominus Domino dans Apocalypse


À l'affiche
Posts récents
Me suivre sur
  • Facebook Long Shadow
  • Twitter Long Shadow
  • YouTube Long Shadow
  • Instagram Long Shadow
Mes blogs préférés
Par tags
Pas encore de mots-clés.
  • Facebook Clean Grey
  • YouTube Clean Grey